
Un homme contre le destin.
Les années quarante, des temps où le mot « mariage » avait une signification profonde pour de nombreuses familles. Il impliquait bien souvent le début d’un nouvel acte de la vie d’un homme ou d’une femme. Une sorte de nouveau départ dans le chemin qui mène à la mort, où l’homme était censé chérir sa compagne tout au long de ce serment devenu sacré au fil des âges. Quelques âmes respectaient cette promesse sentimentale faite d’amour et de sincérité.
1946, un été d’après-guerre relativement ensoleillé, bourgeons de printemps éclos et arbres étoffés d’un vert charnu bordent les routes et chemins de la campagne bretonne.
Pierrick Leguénec, homme bien bâti aux cheveux bruns et aux yeux verts, travaille comme compagnon charpentier dans le village voisin de Loguivy-de-la-mer, un hameau de trois maisons familiales dont celle de sa famille. Cela fait dix ans qu’il monte le long des murs de pierres des bâtisses, pour en poser l’ossature de bois qui supporte les lourdes toitures d’ardoises noires. Un métier qui lui prenait une bonne partie de son temps de jeune homme, ainsi que du temps qu’il consacrait à son avenir personnel. A vingt-cinq ans il était toujours seul et ne voyait pas encore l’utilité de se marier si jeune. Il besognait avec son père, comme son père l’avait fait avant avec le sien, sur les toits, pour que ceux qui n’en avaient pas puissent un jour en avoir un au-dessus de leurs têtes.
Le mois de juillet passait à préparer sa propre maison à l’hiver à venir. Vérifier les attaches, les points d’encrages et autres précautions d’usage dans la région. Il attendait Août avec impatience, le père Felioc passerait dans son pick-up Peugeot lui annoncer si en septembre il pourrait enfin avoir le chantier de deux maisonnettes de l’île de Bréhat. Il convoite depuis des semaines d’aller sur ce petit lopin de terre, qui, vu du continent semble si paisible et tranquille. Quand il rendait visite à sa tante de Lannévez, il passait des soirées à se balader le long des quais de la Gare maritime de Ploubazianec, et jusqu’au couché d’un soleil lointain, il rêvait d’une autre vie, d’un autre éveil. « Les vagues me regardent » disait-il à cette époque. « Elles se brisent contre l’éternité de la roche des côtes, et à la nuit venue, s’effacent dans mon esprit, d’une puissance immortelle. » .Il aime son pays, cette odeur de frais, le vent contre son visage dont les paupières se plissent sous l’effet de la puissance de la Manche.
Le sommeil lui vient comme celui des marins, à une heure tardive de la soirée, et toujours en rêvant, il s’endort la tête apaisée par le silence des bombes disparues. Tout un pays à reconstruire, et si peu de bras valident et courageux. Il sait ne jamais manquer de travail pour les années à venir, le labeur ne l’abandonnera pas. Mais en silence, allongé dans son lit, sous sa couverture, ils pensent de plus en plus à cet avenir qui se dessine pour tant de ses amis, qui sont accompagnés de ce qui s’appelle, une femme. Et rien que le mot lui donne le frisson, frémissement de l’inconnu, du mystère et néanmoins de l’accessible. La guerre n’a pas laissé énormément d’hommes biens portants et consciencieux ; la mer continue d’en emporter quelques uns.
A peine les tâches personnelles de Juillet achevées, il enchaîna sur les travaux que requérait la vieille grange du père Felioc, où quelques cinquante bovins trouvaient un abris aux heures des nuits côtières. Le vieil homme résidait aux abords de Lannévez. Il était venu le chercher avec sa voiture pour emmener le matériel, les chevrons, bastins, et autres poutres attendaient déjà la découpe chez Felioc. Sur le chemin les discutions du pays se tenaient en breton et il prit un ton grave quand le sujet du chantier des deux maisons de Bréhat arriva sur le tapis. Penaud, Pierrick ne tarda pas à se taire voyant que les mots ne sortaient plus des lèvres vieillies et sèches du vieux rigolo. Il laissa tarir le jeune homme jusqu’à chez lui pour finalement lui lâcher un grand rire malin en lui annonçant que le seize du mois il l’aiderait à prendre ses bagages et outils pour se rendre à la Gare maritime de Ploubazaniec, où un de ses amis pêcheur l’emmènerait au petit matin jusqu’à l’île. D’un pas joyeux ils entrèrent tout deux dans la vieille maisonnette, la dame Felioc leur avait préparé une boisson du pays dans deux verres, semblaient-ils millénaires. L’heure tardive imposait le repos avant les dures journées qu’attendaient Leguénec, sous le plein cagnard de Bretagne.
Il termina le quinze Août de reclouer les tôles de l’appentis de la grange à bestiaux, le vieux Felioc l’attendait sur le pas de sa maison. Il savait que le jeune charpentier avait dû travailler dur afin de finir à temps pour le départ du lendemain. Il faudrait encore se rendre à Loguivy, chez Pierrick pour récupérer les outils lui manquant avant la nuit. Et cette fameuse nuit fût bien difficile, le charpentier ne dormit point, sous l’effet de l’excitation et des courbatures de ces deux semaines d’efforts, quasiment douze heures par jour, heureusement que le vieil homme lui avait préparer un lit.
Le seize aux aurores, le soleil se lève doucement, il est déjà debout, fin prêt à partir avec son sac sur le dos. Le matériel avait été chargé la veille à l’arrière de la voiture. Ils partirent sur les coups de six heure, accompagnés de la brise et d’une lumière rosée. En une heure ils furent arrivés à la Gare maritime, là les attendait le capitaine d’un magnifique bateau du pays, vert et blanc. Il s’appelait Renan, propriétaire de la Marie depuis trente-cinq ans et ami d’enfance du père Felioc. Les trois hommes se serrèrent la main, les trois matelots s’attelaient à embarquer les filets, les amorces et tout autres marchandises à destination de Bréhat, car les pêcheurs s’étaient habitués à amener médicaments et autres produits nécessaires aux familles de l’île. Le capitaine indiqua un coin du bateau où Pierrick déchargea tout ses bagages et outils, aider par les marins de la Marie.
Ils prirent le large aux alentours de huit heure, après un bref au-revoir et quelques politesses. Le vieux les regardait partir le sourire aux lèvres et la main en l’air en criant « Tâche de te trouver une belle dans ce pays ! ». Pierrick ria, comme pour rester sur le ton d’humour de cette boutade, mais intérieurement il ne souriait pas.
Le voyage durerait quatre bonnes heures selon les dire de Renan, ils le déposeraient à la Gare maritime de Bréhat, avant de repartir directement vers le large.
Sur le chemin invisible tracé par la houle, la brume se promène par banc de taches grisâtres sur le sol liquide de la mer. Déjà l’île se rapproche, ses contours s’affirment et effacent la ligne d’horizon, le soleil monte. Quelques bateaux se croisent, les sifflements rauques des cornes de brumes résonnent en échos, la politesse des marins s’allie aux cris des mouettes. Un homme, à tribord s’accoude le long du bastingage et rêve. Elle est si belle l’île, les espérances, le travail l’attendent là-bas. Elle donne à sa vie cet aspect d’inachevé, mêlé pourtant de possibilités infinies.
Qu’importe la force de ses envies, il s’était toujours limité au travail, qui, en ces temps-ci avait une importance notoire dans la vie et la conscience des Hommes. Les femmes préféraient un mari courageux et travailleur, à ce qui s’appelle aujourd’hui l’expansion des connaissances intellectuelles et corporelles.
La corniche de la Gare maritime de Bréhat pointe enfin à une centaine de mètres, plein Nord, encore un quart d’heure et il mettrait le pied à terre. Les matelots s’affairaient à préparer les cordes d’amarrage, Renan avançait sa manœuvre, le quai approche. Le Bateau toucha le mur de roc, Pierrick perdit légèrement l’équilibre avant de se stabiliser sur le plancher de chêne du vieux navire. Il était presque midi lorsque les plots du ponton harnachaient enfin le chalut à l’île. Des habitants attendaient et arrivaient encore aux abords de l’embarcation, venus en hâte chercher ce qu’il y avait pour eux dans les cales. Leguénec offrit son aide pendant prêt d’une heure pour vider les soutes de toutes ces marchandises.
La Marie repartit de Bréhat vers les Quatorze heure en laissant seul Pierrick, sur le bord de l’eau, avec ses outils et son sac à bretelle. Le vieux Felioc lui avait dit de patienter le long de la baie et qu’un homme du nom de Gawen viendrait le chercher pour l’emmener vers Kérarguillis, à la pointe Nord de l’île, où les deux maisonnettes attendaient leurs soins. L’homme vint, mais Felioc n’avait pas dit que ce serait en charrette attelée d’un âne qu’il arriverait. Quel vieux malin.
Gawen arriva tranquillement aux cotés du charpentier, assis sur sa caisse à outils. Pierrick se leva, lui serra la main, l’homme parlait en breton comme Felioc, et ses phrases ne passait pas la barre de la dizaine de mot. Passées les politesses d’usages pour des inconnus, ils chargèrent la charrette du matériel de Pierrick, avant de repartir vers les maisons qui longeaient la côte sud de l’île. Gawen lui fit faire un détour par le marché qui battait son plein en ces heures de repas, il y prit de quoi faire le chemin du retour vers Kérarguillis. Apparemment il faudrait environ une journée pour regagner les limites du village, ils quittèrent la frontière de la Gare maritime en côtoyant un sentier de galets, qui les mena directement dans les plaines éparses de l’île.
Avant la nuit tombée, ils s’installèrent sur le bord de la route, déroulèrent un torchon d’où Gawen sortit une saucisse sèche et un jambon. Pierrick ramassa de quoi faire un feu, quinze minutes suffirent à ces deux hommes pour se préparer un repas, chacun de leur coté des flammes. Ils ne parlaient pas beaucoup, mais engagèrent tout de même sur les baraques de Kérarguillis. Pierrick posa des questions relatives aux tâches à entreprendre, Gawen lui expliqua qu’il n’allait pas se retrouver seul, il y aurait un maçon, un couvreur, et un « homme à tout faire », une sorte d’aide de camp de l’armée, légèrement touche à tout, qui servirait de manœuvre. De fil en aiguille, ils discutèrent une bonne partie de la soirée, la nuit devint noire, les étoiles apparurent dans la pénombre. Pierrick ne savait pas ce que Gawen faisait de sa vie, ni quel était son métier. Il avait l’air d’un baroudeur, d’un vieil homme que l’île avait fait naître sur ses terres et pour qui la moindre parcelle de broussaille devait avoir une histoire, qu’il ne racontait pas. Il l’avait regardé donner une poignée de fourrage à son âne, en appuyant une caresse entre les yeux de la brave bête.
Pierrick s’allongea, la nuque sur son sac, le front vers le ciel. Il scruta les points de lumière étalés sur le fond noir de la nuit, il s’endormit.
Le soleil pointa de bonne heure sur les pierres froides de Bréhat, les premiers rayons réveillèrent les deux hommes quasi-simultanément. Ils sourirent en se jetant un regard qui évoquait qu’il fallait se lever pour bientôt reprendre les heures de marche. Ils grignotèrent un bout de pain entre deux lapées de lait, repartirent sur la route et cette fois-ci, ils dialoguèrent le long des allées jusqu’à ce que, à midi, Kérarguillis s’incruste dans le paysage.
Treize heure, enfin Gawen montre du doigt la petite maison de pierre où il habite depuis qu’il a épousé sa femme Louise. Pas de marmots, des poules, un mouton, et une petite grange de bois. Louise sort en riant, embrasse son mari et file continuer de préparer le repas. L’âne se voit déchargé de la charrette et se repose à l’abris d’un marronnier. Ils déjeunèrent jusque vers les quinze heure, Gawen raconta quelques histoires que l’île n’exportait pas, mélanges de ragots dont les bases pouvaient sembler plausibles.
L’âne eut une pause qui lui laissa le temps de se requinqué avant de reprendre un trajet qui allait les mener jusqu’où l’impatience invisible de Pierrick attendait de se rendre depuis presque trois mois… La pointe Nord de Bréhat, aux deux maisonnettes de pierres vieillies par la mer.
Louise avait préparé les vivres d’une semaine pour le charpentier, et sur le chemin, Gawen lui expliqua qu’il passerait tout les dimanches lui amener de quoi tenir la semaine suivante. Vers dix-huit heure, ils étaient enfin arrivés au chantier. Les deux maisons se faisaient face l’une à l’autre, les deux toits écroulés, des monceaux de roches où poussaient les herbes folles, témoignaient de leur age. L’âne fut soulagé de son fardeau, le matériel et les outils trouvèrent leur place dans un coin d’une des maison relativement à l’abris des intempéries. Ce soir encore ils campèrent à la belle étoile, Pierrick heureux d’être en ces lieux, si loin de chez lui, et pourtant si proche de, lui.
Gawen repartit le lendemain matin sur les coups de dix heure, après s’être assuré que le jeune charpentier saurait dorénavant se débrouiller seul. Les autres ouvriers devraient arriver d’ici une semaine. Ils étaient tous résidents de l’île, mais avaient des travaux en cours sur d’autres fractions de Bréhat.
Leguénec se retrouvait donc seul pendant prêt de sept jours, il comptait bien savourer l’air de la Manche, les couchés et levés de soleil, les étoiles, le son du vent d’ouest, et toutes ces couleurs… saveurs mélodiques d’une petite lande de France.
Au troisième jour, un vent puissant amena la grisaille. La pluie commença à s’abattre en fin de journée, une pluie d’été, qui apparaissait par vague alternative de quinze minutes, entre deux coups de tonnerre mêlés d’aveuglants éclairs. Il mit ses outils et ouvrages en cours le plus à l’abris possible et alla se caler dans le coin d’une des deux maisons dont le toit ne s’était pas totalement effondré. Il resta là, blotti contre un mur de pierre, avec vue sur la mer, qui avait des couleurs de ciel gris. Toute la nuit l’humidité et le vent s’accrochèrent sur la terre, comme pour fusionner cette petite parcelle du monde à la majorité liquide de la planète. Pierrick s’était endormi dans le bruit de l’orage, qui avait apparemment absorbé, ou du moins canalisé l’attention qu’il portait d’habitude à ses projets inaccomplis, le soir venu, à l’heure où la solitude adore faire ressentir son propre poids.
Il passa le reste de la semaine à continuer de travailler, perché à plusieurs mètres du sol, ou bien à couper, tailler, les monceaux de bois qui lui avait été acheminés des semaines à l’avance. La deuxième semaine, le couvreur et le maçon arrivèrent accompagnés de Gawen et de Fielk, le manœuvre. Il ne s’acoquina pas tellement avec le bâtisseur, ni l’ardoisier, mais passa les trois semaines suivantes à besogner seul ou escorté de Fielk, qu’il appréciait particulièrement. Il était à peine plus jeune que Pierrick ce Fielk, mais savait s’adapter à la nécessité du charpentier ou du maçon, et ainsi méritait son salaire qui lui était alloué par les deux hommes, chaque fin de semaine. Un peu simple, mais rude et robuste, le labeur ne lui faisait pas peur. Gawen passait lui aussi chaque dimanche apporter de quoi manger à Pierrick et Fielk, car les deux autres ouvriers rentrait chez eux chaque soir, retrouvé famille et logis. Leguénec et l’homme à tout faire se trouvèrent de nombreux points communs, une attirance pour une vie tranquille, simple et qui sauraient peut-être les combler de ce qu’ils appelaient « le mérite ». Une espèce d’alliance entre eux, leur âme et celui qui vivait dans les cieux et que les croyants nommaient « Dieu ».
A la mi-septembre le chantier avait bien avancé, le maçon avait finit sa part du travail. Ne restait présent que Fielk et Pierrick qui rencontrèrent quelques difficultés à mettre en place, deux charpentes complètes à eux seuls. Le couvreur n’était finalement resté que deux journées, le temps pour lui de prendre note des différentes mesures et donc du matériel qu’il lui faudrait lorsque ses qualités seraient requises, une fois les tâches du charpentier terminées. Le maçon revenait de temps à autre affiner quelques détails et régler de petits soucis…
Gawen arriva un dimanche, un petit sourire caché aux coins des lèvres et resta plus longtemps qu’à son habitude, à parler de peu de choses, demandant des nouvelles de l’avancement des travaux, etc. Et finalement arriva le sujet qui le travaillait depuis toute la semaine, le Bal de Kérarguillis, qui se tenait chaque samedi de la troisième semaine de Septembre, tout les ans. Il invita Pierrick et Fielk à se joindre à la fête, Fielk voyait déjà le festin qui s’étalerait devant son grand estomac, qui, en temps festifs devenait aussi gros que ses yeux. Pierrick, lui, savait que cette fête impliquerait de côtoyer la foule, de voir des gens inconnus, faire des connaissances, choses pour lesquelles il n’était pas tellement doué. « Et la danse ! Mon dieu », se dit-il ; il n’avait jamais danser de sa vie, et les femmes, il lui en montait des frissons d’appréhension. Commençant par refuser, Gawen resta jusqu’au repas du soir qu’il partagea avec les deux ouvriers, à répéter, raconter de vieilles histoires relatives aux années précédentes. Les couples qui s’étaient formés, mariés, les bagarres avec les « p’tits merdeux du coin » comme il les appelait… Si bien que Leguénec accepta le lendemain matin avant que Gawen ne reprit le chemin de sa chaumière, retrouver sa Louise… Rencontrée l’année 1921, au Bal de Kérarguillis.
La semaine que Pierrick et le manœuvre entamait les menait donc au bal du samedi soir, les journées passèrent. Fielk s’endormait toujours d’un sommeil lourd, un sommeil d’enfant, qu’il fasse froid, qu’il pleuve… Notre charpentier, restait éveillé longtemps, emmitouflé dans sa couverture, sous l’ossature d’une des deux maisonnettes, qu’ils avaient achevé la semaine précédente. Il repensait encore aux ouvrages des journées à venir, aux rêves de ses nuits parfois tourmentées. Il sortait souvent aux heures les plus tardives, dans l’obscurité, regarder ces deux habitations, auxquelles, quatre hommes rendaient finalement le charme d’en temps. Elles prenaient des formes structurées, que les rayons lunaires soulignaient jusqu’au moindre détail du faîtage. Il retournait se coucher, prêt de la cheminée qui fumait de nouveau, lui réchauffant le corps aussi bien que le cœur… Il s’endormait.
Samedi, sur les quatorze heure, Gawen arrive avec un chariot mené par une vieille jument essoufflée, les deux travailleurs rangent encore leurs outils à l’abris, rassemblent leurs affaires. Ils partiront tout les trois assis dans la charrette, le vieux Gawen s’étant métamorphosé en charretier de bonne augure, exploitant les capacités du cheval sans le poussé à la fatigue. Le chemin se fit d’une traite, ils passèrent prendre la Louise, et se dirigèrent vers Kérarguillis, pour arriver aux alentours des dix-neuf heures au village où la foule du patelin et des villages voisins s’affairaient déjà sur la place. Une estrade était montée, la fanfare locale exécutait quelques débuts de morceaux, joués et rejoués que leurs doigts ou leur souffle maîtrisait comme la langue de Bretagne. Les drapeaux de France et du pays de Breizh flottent sur le pignon de la mairie. Pierrick s’était habillé avec le pantalon à bretelles propre qu’il lui restait, une chemise appartenant à son père, sa mère l’avait obliger à l’inclure dans ses bagages, « Au cas où », comme elle lui avait dit.
Le voilà participant à un bal d’un village dont il ne connaissait même pas le nom il y a deux mois, sur une île qui lui inspirait tant de rêves mais qui était restée inconnue jusqu’à ce jour où ses pieds foulèrent le sol de ce petit bout de terre bien ancré sur la Manche.
Fielk se dirigea, dès qu’il fut descendu du chariot, vers le « Bistro des marins », dont les cuisines servaient à préparer le festin que les danseurs et autres villageois allaient savouré toute la soirée. Suite à la ripaille certains commentaient son appétit jamais rassasié, le fait qu’il n’ait pas dansé ni même fait autre chose que de manger et de fixer ses fesses sur la chaise qu’il avait choisi dès le début de soirée… Au moins un qui ne s’ennuyait pas de sa vie aux allures monotones.
Pierrick resta quelques heures à regarder les gens du village se mouvoir au rythme des chansons et des airs typiques du pays. Les vieux couples se regardaient et dans le fond de leurs yeux usés par le temps, on lisait cette lueur de satisfaction, plaisir de cette existence dénuée de sens, mais pour eux, les vieux aux mains ridées le temps n’avaient plus d’importance, depuis que celui-ci leur avait offert un compagnon de route… Qui valsait à leurs cotés, sur le sol où leurs enfants avaient grandis. Ces enfants dansottaient aussi avec leurs femmes, leurs filles, sur une mesure que la jeunesse rendait plus agréable à l’œil.
Le charpentier restait contre le mur de l’école de garçon, le long duquel des bancs furent installés la veille. Les longs sièges de bois n’accueillaient aucune dame à la recherche d’un moment de repos, aucun enfant consigné, ils sont vident. Il les regarde et s’immerge dans ses pensées, une assiette à la main, où une part de Far breton prend le vent venu de la marée. Il finit par s’asseoir sur celui qui se trouve juste à sa gauche, pose l’assiette à sa droite et entoure sa tête de ses mains, les coudes sur les genoux, rattrapé par la solitude de sa destinée.
Une femme au bout de la piste de danse tient un verre d’eau à la main. Pas très grande, une robe blanche, décorée de liserés de fleurs rouges et jaunes met en valeur ses formes généreuses de femme d’ici. Une poitrine rebondie, des hanches ni trop larges ni trop fines, de petites jambes terminées par deux pieds enveloppés de sandalettes de cuir blanc. Sa chevelure brune cache ce regard intensément profond qu’ont les femmes aux yeux verts, presque translucides, d’une transparence qui inspirent le charisme ou la peur.
Debout, bien droite elle observe l’arrivée de nouveaux gens, le départ d’autres, mue par cette envie de connaître un homme qui saura l’inviter, elle la femme aux yeux d’effroi. Elle se cache derrière ses cheveux, ne laissant que son œil gauche observer les allés-venus des fêtards. L’ennui la rattrape, elle décide de se diriger vers les bancs installés de l’autre coté de la piste. Elle contourne le petit bar où les hommes la regarde d’un œil mêlant respect et curiosité, pour finalement se trouver en face de cet homme inaperçu, qui ne la même pas vu arriver devant lui. Elle regarde sa nuque, où ces deux mains entrelacées cachent quelque peu ces rudes cheveux d’un brun quasiment noir. Ses mains sont marquées des traces du labeur, elles sont comme gonflées, mais dures, à l’apparence rêches, couvertes d’écorchures plus ou moins récentes. Elle sait qu’elle n’a pas un gamin face à ses yeux, ni un vieil homme, mais aimerait bien voir son visage. S'installant à la gauche de cet inconnu, elle fit légèrement trembler le banc de bois, ce qui permit à Pierrick de réaliser que quelqu’un venait de le rejoindre. Elle avait laisser des distances respectables, ni trop loin, pour qu’il ne puisse pas s’imaginer qu’il inspirait le mépris, ni trop prêt pour ne pas se montrer trop entreprenante. Il leva tout de même la tête, et vit ce qui lui laissa toute sa vie l’image de cette femme qu’il aima, à partir de ce jour.
Ils se parlèrent, lui noyé dans ses yeux, à l’écouter acquiescer sur chacune de ses questions ou chacun de ses mots. De son coté, cette femme aux yeux de chat, cessa de garder la tête un peu basse, et se mit aussi à causer de sa vie. Au départ ce fut des banalités, les noms, les prénoms, la famille, la fête… Et la vie, celle d’un charpentier venu sur l’île pour satisfaire son envie de découverte. Il lui raconta les nuits passées à s’expliquer la clarté de la lune et des étoiles sur la pointe Nord de Bréhat. Elle lui parla de ses travaux de coutures, et de son travail principal dans l’épicerie du père Yann, et de ses parents, de sa maison située à l’extrémité du village. Autant d’indices destinés à servir cette envie qu’elle avait de le revoir.
Et ils se sont revus, quelques semaines furent suffisantes pour que leurs sentiments se dévorent, une envie de partage assemblée par une confiance nouvelle, un pacte sans contrat qui les mena au mariage. C’était l’été de l’année 1947, un jour où la mer n’avait pas amené d’orages, un de ces jour où le vent donne une preuve de sa bonté en ne martelant pas les côtes de Bréhat. Car c’était sur l’île qu’ils décidèrent d’élever leur fille, à qui ils donnèrent le nom de Maëlle. Notre charpentier continua son œuvre, c’est ainsi qu’aujourd’hui, sur l’île, il paraîtrait que sept maisons sur dix ont connus les mains de cet homme. Il raconta des histoires à sa fille, jusqu’à sa huitième année. Il l’emmenait avec lui découvrir l’île, ses chantiers, elle su se servir d’un marteau avant de savoir compter. Parfois ils allait sur « le continent », voir la grand mère Leguénec, qui prenait sa petite fille sur ses genoux, avec le sourire de satisfaction d’une mère épuisée, mais si fière de son fils.
Ils vécurent dans le bonheur relatif qu’ils s’étaient créés, Pierrick travaillant du matin au soir exceptés les dimanches, sa femme attelée sur ses travaux de coutures ou son poste à la boutique. Durant cinquante années ils s’embrassèrent chaque soir, chaque matin, à l’heure où l’aube se dessine sur l’océan. Maëlle fit ses études à Brest et resta vivre en France, elle s’y maria avec un homme travaillant dans les assurances, Pierrick ne l’appréciait guère… Il aurait préféré un fier gaillard du pays, mais il était bien placé pour savoir que l’on ne peut choisir vers qui son cœur dirigera ses sentiments.
Les saisons s’écoulaient, le couple traversa les décennies. Dans les années Quatre-vingt dix, le tourisme connu un essor phénoménal dans la région. Les anglais débarquèrent, entre autres, avec leurs portes-monnaie bien fournis, et achetèrent tout ce qui pouvait être de la nature d’un logis ou ce qui aurait pu le devenir. C’est ainsi que les granges devinrent de petites maisonnettes fort confortables, les écuries de véritables palaces et que la population doublait chaque été. Le charpentier et sa femme se firent des amis venus de terres que même l’horizon ne laissait pas deviner. La saison touristique passée, l’île replongeait dans ces moments que Pierrick préféraient. Le silence merveilleux de la mer se fracassant contre les falaises de Bréhat, le froid et le vent se glissant dans les maisons. Le givre de décembre sur les fenêtres. Jamais de neige, pas un flocon, l’air salin donnait à l’atmosphère ambiante ce parfum d’hiver froid, mais jamais glacial. Jusqu'à cette fin d’automne 2003, où sa femme se rendit accompagnée de son homme à Brest, comme chaque année, pour rendre visite à sa fille et son gendre.
Elle profitait de ce voyage pour voir son médecin, chez qui elle avait dû se rendre une ou deux fois dans sa vie, pour avoir été réellement malade. Seulement cette fois-ci, elle souffrait de migraines si fortes qu’il lui arrivait de pas dormir de la nuit depuis quelques semaines. Suite à une entrevue, son docteur lui fit passer des examens plus approfondis à l’hôpital. Les résultats des prises de sang, et autres scanners, montrèrent l’apparition de ce qui affecte nombre de personnes âgées de notre époque, la maladie, dites, d’Alzheimer. Cette terrible affection fit qu’au bout de deux années elle se levait en ne reconnaissant pas cet homme assis à coté d’elle, elle n’arrivait pas à se rappeler qu’il avait été à cette place durant les cinquante-huit années déjà derrière elle. Elle ne savait pas qui était cette femme sur les photos de la salle à manger, ni les enfants à ses cotés, mais elle se souvenait chaque minute qu’elle était malade.
Dans ses bons jours, elle reconnaissait Pierrick, et l’embrassait, par peur qu’il s’envole et ne la laisse seule en compagnie de la folie qui la guettait. Il dû, à l’age de quatre-vingt quatre ans prendre soin de sa femme, et rester vigilent à chaque minute passée à ses cotés, car mis à part la mémoire, elle fatiguait beaucoup plus vite, s’essoufflait d’un rien de mouvement, et cette maladie cérébrale lui avait offert une maladresse dangereusement mortelle. La fatigue grignotait peu à peu cette force de la nature, cet homme aux mains calleuses, qui avait construit sa vie autour de ce petit bout de femme dont la flamme de vie s’éteignait peu à peu, sous ses yeux tristes et pleins d’amertume.
Il y eue une solution que sa fille osa un jour prononcer à demi-mot, comme un secret soufflé et étouffé par le vent, les établissements spécialisés. Ces endroits bien mieux tenus de nos jours que dans les années passées où les enfants entassent leurs parents, parfois sans remords ni considérations, dans des chambres où un fauteuil roulant et un lit monoplace remplissent quasiment tout l’espace. Ce sont ces propos que le cœur de Pierrick exulta lorsque l’idée apparut, sur un ton de colère que Maëlle n’avait jusqu’alors jamais aperçu. Ils n’en reparlèrent jamais plus.
Le vieux charpentier accompagna sa tendre femme qu’il avait chérie durant cinquante-huit années de sa vie, pour que la mort vint la prendre l’hiver 2005, dans une des deux maisonnette aux volets bleus, qui dominait la pointe Nord de Kérarguillis. Il regarda s’enfuir sur les mêmes flots que ceux de sa moitié, sa vie, qu’il passait désormais à regarder la mer, cette mer qui avait bercé les jours de bonheurs de la vie… D’un vieux charpentier.
A la mémoire de ce couple dont la télévision a illustré l’histoire, et dont le destin a prit un sacrifice trop lourd…
JUmo, 2006.
Les années quarante, des temps où le mot « mariage » avait une signification profonde pour de nombreuses familles. Il impliquait bien souvent le début d’un nouvel acte de la vie d’un homme ou d’une femme. Une sorte de nouveau départ dans le chemin qui mène à la mort, où l’homme était censé chérir sa compagne tout au long de ce serment devenu sacré au fil des âges. Quelques âmes respectaient cette promesse sentimentale faite d’amour et de sincérité.
1946, un été d’après-guerre relativement ensoleillé, bourgeons de printemps éclos et arbres étoffés d’un vert charnu bordent les routes et chemins de la campagne bretonne.
Pierrick Leguénec, homme bien bâti aux cheveux bruns et aux yeux verts, travaille comme compagnon charpentier dans le village voisin de Loguivy-de-la-mer, un hameau de trois maisons familiales dont celle de sa famille. Cela fait dix ans qu’il monte le long des murs de pierres des bâtisses, pour en poser l’ossature de bois qui supporte les lourdes toitures d’ardoises noires. Un métier qui lui prenait une bonne partie de son temps de jeune homme, ainsi que du temps qu’il consacrait à son avenir personnel. A vingt-cinq ans il était toujours seul et ne voyait pas encore l’utilité de se marier si jeune. Il besognait avec son père, comme son père l’avait fait avant avec le sien, sur les toits, pour que ceux qui n’en avaient pas puissent un jour en avoir un au-dessus de leurs têtes.
Le mois de juillet passait à préparer sa propre maison à l’hiver à venir. Vérifier les attaches, les points d’encrages et autres précautions d’usage dans la région. Il attendait Août avec impatience, le père Felioc passerait dans son pick-up Peugeot lui annoncer si en septembre il pourrait enfin avoir le chantier de deux maisonnettes de l’île de Bréhat. Il convoite depuis des semaines d’aller sur ce petit lopin de terre, qui, vu du continent semble si paisible et tranquille. Quand il rendait visite à sa tante de Lannévez, il passait des soirées à se balader le long des quais de la Gare maritime de Ploubazianec, et jusqu’au couché d’un soleil lointain, il rêvait d’une autre vie, d’un autre éveil. « Les vagues me regardent » disait-il à cette époque. « Elles se brisent contre l’éternité de la roche des côtes, et à la nuit venue, s’effacent dans mon esprit, d’une puissance immortelle. » .Il aime son pays, cette odeur de frais, le vent contre son visage dont les paupières se plissent sous l’effet de la puissance de la Manche.
Le sommeil lui vient comme celui des marins, à une heure tardive de la soirée, et toujours en rêvant, il s’endort la tête apaisée par le silence des bombes disparues. Tout un pays à reconstruire, et si peu de bras valident et courageux. Il sait ne jamais manquer de travail pour les années à venir, le labeur ne l’abandonnera pas. Mais en silence, allongé dans son lit, sous sa couverture, ils pensent de plus en plus à cet avenir qui se dessine pour tant de ses amis, qui sont accompagnés de ce qui s’appelle, une femme. Et rien que le mot lui donne le frisson, frémissement de l’inconnu, du mystère et néanmoins de l’accessible. La guerre n’a pas laissé énormément d’hommes biens portants et consciencieux ; la mer continue d’en emporter quelques uns.
A peine les tâches personnelles de Juillet achevées, il enchaîna sur les travaux que requérait la vieille grange du père Felioc, où quelques cinquante bovins trouvaient un abris aux heures des nuits côtières. Le vieil homme résidait aux abords de Lannévez. Il était venu le chercher avec sa voiture pour emmener le matériel, les chevrons, bastins, et autres poutres attendaient déjà la découpe chez Felioc. Sur le chemin les discutions du pays se tenaient en breton et il prit un ton grave quand le sujet du chantier des deux maisons de Bréhat arriva sur le tapis. Penaud, Pierrick ne tarda pas à se taire voyant que les mots ne sortaient plus des lèvres vieillies et sèches du vieux rigolo. Il laissa tarir le jeune homme jusqu’à chez lui pour finalement lui lâcher un grand rire malin en lui annonçant que le seize du mois il l’aiderait à prendre ses bagages et outils pour se rendre à la Gare maritime de Ploubazaniec, où un de ses amis pêcheur l’emmènerait au petit matin jusqu’à l’île. D’un pas joyeux ils entrèrent tout deux dans la vieille maisonnette, la dame Felioc leur avait préparé une boisson du pays dans deux verres, semblaient-ils millénaires. L’heure tardive imposait le repos avant les dures journées qu’attendaient Leguénec, sous le plein cagnard de Bretagne.
Il termina le quinze Août de reclouer les tôles de l’appentis de la grange à bestiaux, le vieux Felioc l’attendait sur le pas de sa maison. Il savait que le jeune charpentier avait dû travailler dur afin de finir à temps pour le départ du lendemain. Il faudrait encore se rendre à Loguivy, chez Pierrick pour récupérer les outils lui manquant avant la nuit. Et cette fameuse nuit fût bien difficile, le charpentier ne dormit point, sous l’effet de l’excitation et des courbatures de ces deux semaines d’efforts, quasiment douze heures par jour, heureusement que le vieil homme lui avait préparer un lit.
Le seize aux aurores, le soleil se lève doucement, il est déjà debout, fin prêt à partir avec son sac sur le dos. Le matériel avait été chargé la veille à l’arrière de la voiture. Ils partirent sur les coups de six heure, accompagnés de la brise et d’une lumière rosée. En une heure ils furent arrivés à la Gare maritime, là les attendait le capitaine d’un magnifique bateau du pays, vert et blanc. Il s’appelait Renan, propriétaire de la Marie depuis trente-cinq ans et ami d’enfance du père Felioc. Les trois hommes se serrèrent la main, les trois matelots s’attelaient à embarquer les filets, les amorces et tout autres marchandises à destination de Bréhat, car les pêcheurs s’étaient habitués à amener médicaments et autres produits nécessaires aux familles de l’île. Le capitaine indiqua un coin du bateau où Pierrick déchargea tout ses bagages et outils, aider par les marins de la Marie.
Ils prirent le large aux alentours de huit heure, après un bref au-revoir et quelques politesses. Le vieux les regardait partir le sourire aux lèvres et la main en l’air en criant « Tâche de te trouver une belle dans ce pays ! ». Pierrick ria, comme pour rester sur le ton d’humour de cette boutade, mais intérieurement il ne souriait pas.
Le voyage durerait quatre bonnes heures selon les dire de Renan, ils le déposeraient à la Gare maritime de Bréhat, avant de repartir directement vers le large.
Sur le chemin invisible tracé par la houle, la brume se promène par banc de taches grisâtres sur le sol liquide de la mer. Déjà l’île se rapproche, ses contours s’affirment et effacent la ligne d’horizon, le soleil monte. Quelques bateaux se croisent, les sifflements rauques des cornes de brumes résonnent en échos, la politesse des marins s’allie aux cris des mouettes. Un homme, à tribord s’accoude le long du bastingage et rêve. Elle est si belle l’île, les espérances, le travail l’attendent là-bas. Elle donne à sa vie cet aspect d’inachevé, mêlé pourtant de possibilités infinies.
Qu’importe la force de ses envies, il s’était toujours limité au travail, qui, en ces temps-ci avait une importance notoire dans la vie et la conscience des Hommes. Les femmes préféraient un mari courageux et travailleur, à ce qui s’appelle aujourd’hui l’expansion des connaissances intellectuelles et corporelles.
La corniche de la Gare maritime de Bréhat pointe enfin à une centaine de mètres, plein Nord, encore un quart d’heure et il mettrait le pied à terre. Les matelots s’affairaient à préparer les cordes d’amarrage, Renan avançait sa manœuvre, le quai approche. Le Bateau toucha le mur de roc, Pierrick perdit légèrement l’équilibre avant de se stabiliser sur le plancher de chêne du vieux navire. Il était presque midi lorsque les plots du ponton harnachaient enfin le chalut à l’île. Des habitants attendaient et arrivaient encore aux abords de l’embarcation, venus en hâte chercher ce qu’il y avait pour eux dans les cales. Leguénec offrit son aide pendant prêt d’une heure pour vider les soutes de toutes ces marchandises.
La Marie repartit de Bréhat vers les Quatorze heure en laissant seul Pierrick, sur le bord de l’eau, avec ses outils et son sac à bretelle. Le vieux Felioc lui avait dit de patienter le long de la baie et qu’un homme du nom de Gawen viendrait le chercher pour l’emmener vers Kérarguillis, à la pointe Nord de l’île, où les deux maisonnettes attendaient leurs soins. L’homme vint, mais Felioc n’avait pas dit que ce serait en charrette attelée d’un âne qu’il arriverait. Quel vieux malin.
Gawen arriva tranquillement aux cotés du charpentier, assis sur sa caisse à outils. Pierrick se leva, lui serra la main, l’homme parlait en breton comme Felioc, et ses phrases ne passait pas la barre de la dizaine de mot. Passées les politesses d’usages pour des inconnus, ils chargèrent la charrette du matériel de Pierrick, avant de repartir vers les maisons qui longeaient la côte sud de l’île. Gawen lui fit faire un détour par le marché qui battait son plein en ces heures de repas, il y prit de quoi faire le chemin du retour vers Kérarguillis. Apparemment il faudrait environ une journée pour regagner les limites du village, ils quittèrent la frontière de la Gare maritime en côtoyant un sentier de galets, qui les mena directement dans les plaines éparses de l’île.
Avant la nuit tombée, ils s’installèrent sur le bord de la route, déroulèrent un torchon d’où Gawen sortit une saucisse sèche et un jambon. Pierrick ramassa de quoi faire un feu, quinze minutes suffirent à ces deux hommes pour se préparer un repas, chacun de leur coté des flammes. Ils ne parlaient pas beaucoup, mais engagèrent tout de même sur les baraques de Kérarguillis. Pierrick posa des questions relatives aux tâches à entreprendre, Gawen lui expliqua qu’il n’allait pas se retrouver seul, il y aurait un maçon, un couvreur, et un « homme à tout faire », une sorte d’aide de camp de l’armée, légèrement touche à tout, qui servirait de manœuvre. De fil en aiguille, ils discutèrent une bonne partie de la soirée, la nuit devint noire, les étoiles apparurent dans la pénombre. Pierrick ne savait pas ce que Gawen faisait de sa vie, ni quel était son métier. Il avait l’air d’un baroudeur, d’un vieil homme que l’île avait fait naître sur ses terres et pour qui la moindre parcelle de broussaille devait avoir une histoire, qu’il ne racontait pas. Il l’avait regardé donner une poignée de fourrage à son âne, en appuyant une caresse entre les yeux de la brave bête.
Pierrick s’allongea, la nuque sur son sac, le front vers le ciel. Il scruta les points de lumière étalés sur le fond noir de la nuit, il s’endormit.
Le soleil pointa de bonne heure sur les pierres froides de Bréhat, les premiers rayons réveillèrent les deux hommes quasi-simultanément. Ils sourirent en se jetant un regard qui évoquait qu’il fallait se lever pour bientôt reprendre les heures de marche. Ils grignotèrent un bout de pain entre deux lapées de lait, repartirent sur la route et cette fois-ci, ils dialoguèrent le long des allées jusqu’à ce que, à midi, Kérarguillis s’incruste dans le paysage.
Treize heure, enfin Gawen montre du doigt la petite maison de pierre où il habite depuis qu’il a épousé sa femme Louise. Pas de marmots, des poules, un mouton, et une petite grange de bois. Louise sort en riant, embrasse son mari et file continuer de préparer le repas. L’âne se voit déchargé de la charrette et se repose à l’abris d’un marronnier. Ils déjeunèrent jusque vers les quinze heure, Gawen raconta quelques histoires que l’île n’exportait pas, mélanges de ragots dont les bases pouvaient sembler plausibles.
L’âne eut une pause qui lui laissa le temps de se requinqué avant de reprendre un trajet qui allait les mener jusqu’où l’impatience invisible de Pierrick attendait de se rendre depuis presque trois mois… La pointe Nord de Bréhat, aux deux maisonnettes de pierres vieillies par la mer.
Louise avait préparé les vivres d’une semaine pour le charpentier, et sur le chemin, Gawen lui expliqua qu’il passerait tout les dimanches lui amener de quoi tenir la semaine suivante. Vers dix-huit heure, ils étaient enfin arrivés au chantier. Les deux maisons se faisaient face l’une à l’autre, les deux toits écroulés, des monceaux de roches où poussaient les herbes folles, témoignaient de leur age. L’âne fut soulagé de son fardeau, le matériel et les outils trouvèrent leur place dans un coin d’une des maison relativement à l’abris des intempéries. Ce soir encore ils campèrent à la belle étoile, Pierrick heureux d’être en ces lieux, si loin de chez lui, et pourtant si proche de, lui.
Gawen repartit le lendemain matin sur les coups de dix heure, après s’être assuré que le jeune charpentier saurait dorénavant se débrouiller seul. Les autres ouvriers devraient arriver d’ici une semaine. Ils étaient tous résidents de l’île, mais avaient des travaux en cours sur d’autres fractions de Bréhat.
Leguénec se retrouvait donc seul pendant prêt de sept jours, il comptait bien savourer l’air de la Manche, les couchés et levés de soleil, les étoiles, le son du vent d’ouest, et toutes ces couleurs… saveurs mélodiques d’une petite lande de France.
Au troisième jour, un vent puissant amena la grisaille. La pluie commença à s’abattre en fin de journée, une pluie d’été, qui apparaissait par vague alternative de quinze minutes, entre deux coups de tonnerre mêlés d’aveuglants éclairs. Il mit ses outils et ouvrages en cours le plus à l’abris possible et alla se caler dans le coin d’une des deux maisons dont le toit ne s’était pas totalement effondré. Il resta là, blotti contre un mur de pierre, avec vue sur la mer, qui avait des couleurs de ciel gris. Toute la nuit l’humidité et le vent s’accrochèrent sur la terre, comme pour fusionner cette petite parcelle du monde à la majorité liquide de la planète. Pierrick s’était endormi dans le bruit de l’orage, qui avait apparemment absorbé, ou du moins canalisé l’attention qu’il portait d’habitude à ses projets inaccomplis, le soir venu, à l’heure où la solitude adore faire ressentir son propre poids.
Il passa le reste de la semaine à continuer de travailler, perché à plusieurs mètres du sol, ou bien à couper, tailler, les monceaux de bois qui lui avait été acheminés des semaines à l’avance. La deuxième semaine, le couvreur et le maçon arrivèrent accompagnés de Gawen et de Fielk, le manœuvre. Il ne s’acoquina pas tellement avec le bâtisseur, ni l’ardoisier, mais passa les trois semaines suivantes à besogner seul ou escorté de Fielk, qu’il appréciait particulièrement. Il était à peine plus jeune que Pierrick ce Fielk, mais savait s’adapter à la nécessité du charpentier ou du maçon, et ainsi méritait son salaire qui lui était alloué par les deux hommes, chaque fin de semaine. Un peu simple, mais rude et robuste, le labeur ne lui faisait pas peur. Gawen passait lui aussi chaque dimanche apporter de quoi manger à Pierrick et Fielk, car les deux autres ouvriers rentrait chez eux chaque soir, retrouvé famille et logis. Leguénec et l’homme à tout faire se trouvèrent de nombreux points communs, une attirance pour une vie tranquille, simple et qui sauraient peut-être les combler de ce qu’ils appelaient « le mérite ». Une espèce d’alliance entre eux, leur âme et celui qui vivait dans les cieux et que les croyants nommaient « Dieu ».
A la mi-septembre le chantier avait bien avancé, le maçon avait finit sa part du travail. Ne restait présent que Fielk et Pierrick qui rencontrèrent quelques difficultés à mettre en place, deux charpentes complètes à eux seuls. Le couvreur n’était finalement resté que deux journées, le temps pour lui de prendre note des différentes mesures et donc du matériel qu’il lui faudrait lorsque ses qualités seraient requises, une fois les tâches du charpentier terminées. Le maçon revenait de temps à autre affiner quelques détails et régler de petits soucis…
Gawen arriva un dimanche, un petit sourire caché aux coins des lèvres et resta plus longtemps qu’à son habitude, à parler de peu de choses, demandant des nouvelles de l’avancement des travaux, etc. Et finalement arriva le sujet qui le travaillait depuis toute la semaine, le Bal de Kérarguillis, qui se tenait chaque samedi de la troisième semaine de Septembre, tout les ans. Il invita Pierrick et Fielk à se joindre à la fête, Fielk voyait déjà le festin qui s’étalerait devant son grand estomac, qui, en temps festifs devenait aussi gros que ses yeux. Pierrick, lui, savait que cette fête impliquerait de côtoyer la foule, de voir des gens inconnus, faire des connaissances, choses pour lesquelles il n’était pas tellement doué. « Et la danse ! Mon dieu », se dit-il ; il n’avait jamais danser de sa vie, et les femmes, il lui en montait des frissons d’appréhension. Commençant par refuser, Gawen resta jusqu’au repas du soir qu’il partagea avec les deux ouvriers, à répéter, raconter de vieilles histoires relatives aux années précédentes. Les couples qui s’étaient formés, mariés, les bagarres avec les « p’tits merdeux du coin » comme il les appelait… Si bien que Leguénec accepta le lendemain matin avant que Gawen ne reprit le chemin de sa chaumière, retrouver sa Louise… Rencontrée l’année 1921, au Bal de Kérarguillis.
La semaine que Pierrick et le manœuvre entamait les menait donc au bal du samedi soir, les journées passèrent. Fielk s’endormait toujours d’un sommeil lourd, un sommeil d’enfant, qu’il fasse froid, qu’il pleuve… Notre charpentier, restait éveillé longtemps, emmitouflé dans sa couverture, sous l’ossature d’une des deux maisonnettes, qu’ils avaient achevé la semaine précédente. Il repensait encore aux ouvrages des journées à venir, aux rêves de ses nuits parfois tourmentées. Il sortait souvent aux heures les plus tardives, dans l’obscurité, regarder ces deux habitations, auxquelles, quatre hommes rendaient finalement le charme d’en temps. Elles prenaient des formes structurées, que les rayons lunaires soulignaient jusqu’au moindre détail du faîtage. Il retournait se coucher, prêt de la cheminée qui fumait de nouveau, lui réchauffant le corps aussi bien que le cœur… Il s’endormait.
Samedi, sur les quatorze heure, Gawen arrive avec un chariot mené par une vieille jument essoufflée, les deux travailleurs rangent encore leurs outils à l’abris, rassemblent leurs affaires. Ils partiront tout les trois assis dans la charrette, le vieux Gawen s’étant métamorphosé en charretier de bonne augure, exploitant les capacités du cheval sans le poussé à la fatigue. Le chemin se fit d’une traite, ils passèrent prendre la Louise, et se dirigèrent vers Kérarguillis, pour arriver aux alentours des dix-neuf heures au village où la foule du patelin et des villages voisins s’affairaient déjà sur la place. Une estrade était montée, la fanfare locale exécutait quelques débuts de morceaux, joués et rejoués que leurs doigts ou leur souffle maîtrisait comme la langue de Bretagne. Les drapeaux de France et du pays de Breizh flottent sur le pignon de la mairie. Pierrick s’était habillé avec le pantalon à bretelles propre qu’il lui restait, une chemise appartenant à son père, sa mère l’avait obliger à l’inclure dans ses bagages, « Au cas où », comme elle lui avait dit.
Le voilà participant à un bal d’un village dont il ne connaissait même pas le nom il y a deux mois, sur une île qui lui inspirait tant de rêves mais qui était restée inconnue jusqu’à ce jour où ses pieds foulèrent le sol de ce petit bout de terre bien ancré sur la Manche.
Fielk se dirigea, dès qu’il fut descendu du chariot, vers le « Bistro des marins », dont les cuisines servaient à préparer le festin que les danseurs et autres villageois allaient savouré toute la soirée. Suite à la ripaille certains commentaient son appétit jamais rassasié, le fait qu’il n’ait pas dansé ni même fait autre chose que de manger et de fixer ses fesses sur la chaise qu’il avait choisi dès le début de soirée… Au moins un qui ne s’ennuyait pas de sa vie aux allures monotones.
Pierrick resta quelques heures à regarder les gens du village se mouvoir au rythme des chansons et des airs typiques du pays. Les vieux couples se regardaient et dans le fond de leurs yeux usés par le temps, on lisait cette lueur de satisfaction, plaisir de cette existence dénuée de sens, mais pour eux, les vieux aux mains ridées le temps n’avaient plus d’importance, depuis que celui-ci leur avait offert un compagnon de route… Qui valsait à leurs cotés, sur le sol où leurs enfants avaient grandis. Ces enfants dansottaient aussi avec leurs femmes, leurs filles, sur une mesure que la jeunesse rendait plus agréable à l’œil.
Le charpentier restait contre le mur de l’école de garçon, le long duquel des bancs furent installés la veille. Les longs sièges de bois n’accueillaient aucune dame à la recherche d’un moment de repos, aucun enfant consigné, ils sont vident. Il les regarde et s’immerge dans ses pensées, une assiette à la main, où une part de Far breton prend le vent venu de la marée. Il finit par s’asseoir sur celui qui se trouve juste à sa gauche, pose l’assiette à sa droite et entoure sa tête de ses mains, les coudes sur les genoux, rattrapé par la solitude de sa destinée.
Une femme au bout de la piste de danse tient un verre d’eau à la main. Pas très grande, une robe blanche, décorée de liserés de fleurs rouges et jaunes met en valeur ses formes généreuses de femme d’ici. Une poitrine rebondie, des hanches ni trop larges ni trop fines, de petites jambes terminées par deux pieds enveloppés de sandalettes de cuir blanc. Sa chevelure brune cache ce regard intensément profond qu’ont les femmes aux yeux verts, presque translucides, d’une transparence qui inspirent le charisme ou la peur.
Debout, bien droite elle observe l’arrivée de nouveaux gens, le départ d’autres, mue par cette envie de connaître un homme qui saura l’inviter, elle la femme aux yeux d’effroi. Elle se cache derrière ses cheveux, ne laissant que son œil gauche observer les allés-venus des fêtards. L’ennui la rattrape, elle décide de se diriger vers les bancs installés de l’autre coté de la piste. Elle contourne le petit bar où les hommes la regarde d’un œil mêlant respect et curiosité, pour finalement se trouver en face de cet homme inaperçu, qui ne la même pas vu arriver devant lui. Elle regarde sa nuque, où ces deux mains entrelacées cachent quelque peu ces rudes cheveux d’un brun quasiment noir. Ses mains sont marquées des traces du labeur, elles sont comme gonflées, mais dures, à l’apparence rêches, couvertes d’écorchures plus ou moins récentes. Elle sait qu’elle n’a pas un gamin face à ses yeux, ni un vieil homme, mais aimerait bien voir son visage. S'installant à la gauche de cet inconnu, elle fit légèrement trembler le banc de bois, ce qui permit à Pierrick de réaliser que quelqu’un venait de le rejoindre. Elle avait laisser des distances respectables, ni trop loin, pour qu’il ne puisse pas s’imaginer qu’il inspirait le mépris, ni trop prêt pour ne pas se montrer trop entreprenante. Il leva tout de même la tête, et vit ce qui lui laissa toute sa vie l’image de cette femme qu’il aima, à partir de ce jour.
Ils se parlèrent, lui noyé dans ses yeux, à l’écouter acquiescer sur chacune de ses questions ou chacun de ses mots. De son coté, cette femme aux yeux de chat, cessa de garder la tête un peu basse, et se mit aussi à causer de sa vie. Au départ ce fut des banalités, les noms, les prénoms, la famille, la fête… Et la vie, celle d’un charpentier venu sur l’île pour satisfaire son envie de découverte. Il lui raconta les nuits passées à s’expliquer la clarté de la lune et des étoiles sur la pointe Nord de Bréhat. Elle lui parla de ses travaux de coutures, et de son travail principal dans l’épicerie du père Yann, et de ses parents, de sa maison située à l’extrémité du village. Autant d’indices destinés à servir cette envie qu’elle avait de le revoir.
Et ils se sont revus, quelques semaines furent suffisantes pour que leurs sentiments se dévorent, une envie de partage assemblée par une confiance nouvelle, un pacte sans contrat qui les mena au mariage. C’était l’été de l’année 1947, un jour où la mer n’avait pas amené d’orages, un de ces jour où le vent donne une preuve de sa bonté en ne martelant pas les côtes de Bréhat. Car c’était sur l’île qu’ils décidèrent d’élever leur fille, à qui ils donnèrent le nom de Maëlle. Notre charpentier continua son œuvre, c’est ainsi qu’aujourd’hui, sur l’île, il paraîtrait que sept maisons sur dix ont connus les mains de cet homme. Il raconta des histoires à sa fille, jusqu’à sa huitième année. Il l’emmenait avec lui découvrir l’île, ses chantiers, elle su se servir d’un marteau avant de savoir compter. Parfois ils allait sur « le continent », voir la grand mère Leguénec, qui prenait sa petite fille sur ses genoux, avec le sourire de satisfaction d’une mère épuisée, mais si fière de son fils.
Ils vécurent dans le bonheur relatif qu’ils s’étaient créés, Pierrick travaillant du matin au soir exceptés les dimanches, sa femme attelée sur ses travaux de coutures ou son poste à la boutique. Durant cinquante années ils s’embrassèrent chaque soir, chaque matin, à l’heure où l’aube se dessine sur l’océan. Maëlle fit ses études à Brest et resta vivre en France, elle s’y maria avec un homme travaillant dans les assurances, Pierrick ne l’appréciait guère… Il aurait préféré un fier gaillard du pays, mais il était bien placé pour savoir que l’on ne peut choisir vers qui son cœur dirigera ses sentiments.
Les saisons s’écoulaient, le couple traversa les décennies. Dans les années Quatre-vingt dix, le tourisme connu un essor phénoménal dans la région. Les anglais débarquèrent, entre autres, avec leurs portes-monnaie bien fournis, et achetèrent tout ce qui pouvait être de la nature d’un logis ou ce qui aurait pu le devenir. C’est ainsi que les granges devinrent de petites maisonnettes fort confortables, les écuries de véritables palaces et que la population doublait chaque été. Le charpentier et sa femme se firent des amis venus de terres que même l’horizon ne laissait pas deviner. La saison touristique passée, l’île replongeait dans ces moments que Pierrick préféraient. Le silence merveilleux de la mer se fracassant contre les falaises de Bréhat, le froid et le vent se glissant dans les maisons. Le givre de décembre sur les fenêtres. Jamais de neige, pas un flocon, l’air salin donnait à l’atmosphère ambiante ce parfum d’hiver froid, mais jamais glacial. Jusqu'à cette fin d’automne 2003, où sa femme se rendit accompagnée de son homme à Brest, comme chaque année, pour rendre visite à sa fille et son gendre.
Elle profitait de ce voyage pour voir son médecin, chez qui elle avait dû se rendre une ou deux fois dans sa vie, pour avoir été réellement malade. Seulement cette fois-ci, elle souffrait de migraines si fortes qu’il lui arrivait de pas dormir de la nuit depuis quelques semaines. Suite à une entrevue, son docteur lui fit passer des examens plus approfondis à l’hôpital. Les résultats des prises de sang, et autres scanners, montrèrent l’apparition de ce qui affecte nombre de personnes âgées de notre époque, la maladie, dites, d’Alzheimer. Cette terrible affection fit qu’au bout de deux années elle se levait en ne reconnaissant pas cet homme assis à coté d’elle, elle n’arrivait pas à se rappeler qu’il avait été à cette place durant les cinquante-huit années déjà derrière elle. Elle ne savait pas qui était cette femme sur les photos de la salle à manger, ni les enfants à ses cotés, mais elle se souvenait chaque minute qu’elle était malade.
Dans ses bons jours, elle reconnaissait Pierrick, et l’embrassait, par peur qu’il s’envole et ne la laisse seule en compagnie de la folie qui la guettait. Il dû, à l’age de quatre-vingt quatre ans prendre soin de sa femme, et rester vigilent à chaque minute passée à ses cotés, car mis à part la mémoire, elle fatiguait beaucoup plus vite, s’essoufflait d’un rien de mouvement, et cette maladie cérébrale lui avait offert une maladresse dangereusement mortelle. La fatigue grignotait peu à peu cette force de la nature, cet homme aux mains calleuses, qui avait construit sa vie autour de ce petit bout de femme dont la flamme de vie s’éteignait peu à peu, sous ses yeux tristes et pleins d’amertume.
Il y eue une solution que sa fille osa un jour prononcer à demi-mot, comme un secret soufflé et étouffé par le vent, les établissements spécialisés. Ces endroits bien mieux tenus de nos jours que dans les années passées où les enfants entassent leurs parents, parfois sans remords ni considérations, dans des chambres où un fauteuil roulant et un lit monoplace remplissent quasiment tout l’espace. Ce sont ces propos que le cœur de Pierrick exulta lorsque l’idée apparut, sur un ton de colère que Maëlle n’avait jusqu’alors jamais aperçu. Ils n’en reparlèrent jamais plus.
Le vieux charpentier accompagna sa tendre femme qu’il avait chérie durant cinquante-huit années de sa vie, pour que la mort vint la prendre l’hiver 2005, dans une des deux maisonnette aux volets bleus, qui dominait la pointe Nord de Kérarguillis. Il regarda s’enfuir sur les mêmes flots que ceux de sa moitié, sa vie, qu’il passait désormais à regarder la mer, cette mer qui avait bercé les jours de bonheurs de la vie… D’un vieux charpentier.
A la mémoire de ce couple dont la télévision a illustré l’histoire, et dont le destin a prit un sacrifice trop lourd…
JUmo, 2006.

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