lundi 25 décembre 2006

L'auto bleue.

L’auto bleue.


Il n’avait qu’un seul indice, cette voiture inconnue stationnée depuis deux jours au coin de la halle. Elle resta là toute la semaine, avant d’avoir subitement disparue le samedi matin lorsqu’elle regarda par la fenêtre à son réveil. De cette seule piste, son esprit avait formé cette bulle de brouillard issue des pensées incomprises, sur laquelle elle se retourna vers son fauteuil et alla s’y écrouler lourdement en passant un genou au-dessus d’une oreille.

Sur la table fumait un mazagran de thé dont l’odeur de fruit rouges embaumait la pièce, en cette heure matinale de début de week-end. Vautrée dans ses pensées aussi bien que dans son vieux fauteuil, elle maintint ses mains enlacées autour du breuvage, lapant de petites gorgées sucrées en évitant de se brûler.

Cette voiture bleutée, mal rangée sur le bas coté et restée immobile durant les cinq derniers jours, envahissait son univers. A qui pouvait-elle appartenir ? Elle avait passé autant de temps que possible derrière les parois vitrées de la fenêtre de sa cuisine, à attendre que le propriétaire se manifeste. Que ce soit le matin ou en fin d’après-midi, aucuns signes de vie, même mercredi soir en étant sortie en retard de ses classements de bibliothécaire, elle avait veillé aussi longtemps que la fatigue lui avait autorisé. Pourtant, elle passa des heures à examiner les alentours du panorama, tantôt assise sur sa machine à laver, tantôt debout, fumant une cigarette, fenêtre entrouverte mais lumière toujours éteinte, à l’abris de tout soupçon d’espionnage.

Elle jeta un coup d’œil à l’horaire de l’instant, alertée par de soudains rayons de soleil ayant envahis la petite salle de séjour de son appartement, et décida de laver son corps de la fatigante nuit passée à tourner et se retourner dans son lit. Ses songes furent toute la nuit entrecoupés par les images de l’incompréhension et de l’inattendue apparition de cette automobile. Elle avala en quelques traits le thé encore chaud, se releva et se dirigea vers sa salle de bain avant de s’enfermer à l’intérieur.

La voilà devant la glace, éclairée par la vieille lampe du hublot suspendu au plafond. Elle se rapproche de son image en se tirant les traits, grimaçante, face à son reflet que son esprit analyse comme repoussant. Elle considéra ainsi ses défauts, comme pour vérifier si ils n’avaient pas disparus durant la nuit, ou peut-être encore pour rester immergée dans cette état semi-dépressif où ses sentiments voisinent avec la solitude. Elle se brossa les dents, se mit à nue et profita de la caresse de l’eau chaude d’une douche matinale. Sous le jet agréablement puissant, un frisson né de la différence de température se leva du bas de son dos, avant de disparaître rapidement. Elle s’amusa à pencher sa tête en arrière, à la caler sous un certain angle qui permit à l’eau de ruisseler le long de son visage, de ses tempes et de ses oreilles ; produisant ainsi l’écho apaisant de la mélodie de l’eau, rebondissant sur les cloisons imaginaires de son inconscient. Ainsi relaxée, elle tira le rideau de douche, s’enroula dans une serviette de bain et s’assit sur le bord de la baignoire. Préoccupée, elle regarda ses cheveux séchés au goutte à goutte sur le sol, dans le petit son aigu et pourtant étouffé de leur chute.

La porte se rouvrit, la laissant se mouvoir jusqu’à sa chambre, où elle laissa tomber la serviette devant les battants coulissants de son armoire à vêtements. D’un regard rapide, elle choisit un jean, et un vieux tee-shirt de son groupe de musique favori, usé depuis le lycée. Après tout, un samedi, à 26 ans, elle avait le droit d’afficher ses goûts et son désir de relaxation. Toute habillée, elle repoussa la porte vitrée de l’armoire et observa les formes de son corps, enveloppées dans ce maillot et ce pantalon si confortable. Son image introduisit de vieux souvenirs, comme illustrés par son apparence. Elle songea à ses amis, si loin aujourd’hui, à ses parents qui vivent à l’autre bout de la France, attendant Noël ou les vacances pour voir leur fille. Tant de petites souffrances qui, une fois accumulées, la conforterait presque dans la perplexité de ses idées noires.

Le téléphone sonne, elle sort immédiatement de son rêve éveillé et retourne dans son petit salon, se rassoit dans son fauteuil et attrape le combiné à bout de bras, tout en pressentant qui se trouve de l’autre coté. Sa mère l’appelle, comme tout les samedis matins, et papote avec son enfant de la semaine qu’elles viennent de passer toutes les deux. Etant des parents retraités, les évènements de leur vie que sa mère lui raconte se ressemblent sans cesses. Et parfois elle a même l’impression que sa mère radote de vieilles histoires, alors que ce n’est que le hasard qui mène les pas de ses parents vers des sentiers identiques, illustrés par les mêmes mots, encore et toujours. Souvent, elle écoute pendant presque une heure cette voix si familière lui confier les attentes d’une mère, similaires à celles de la semaine précédente, parfois juxtaposées à de nouvelles lubies natives de la lecture d’un article dans un magazine ou à la diffusion d’un reportage télévisé.
Mais elle ne se confie jamais, elle. Comme si son malheur ne pouvait être vaincu seulement par sa propre personne et que l’aide extérieure ne serait que trop éphémère ou inutile.

Enfin, elle raccroche en soufflant, comme soulager que l’épreuve soit derrière et non plus devant elle. Entre deux nuages grisâtre de décembre, le soleil vient l’éblouir et l’incite à se lever en se dirigeant vers la cuisine pour préparer ce qui sera le repas de midi. Avant de fouiller son réfrigérateur et ses placards, elle pausa les mains sur le radiateur accroché sous la fenêtre, glissa ses doigts entre les chauds compartiments en fermant les yeux, comme pour rester concentrer sur ce moment vide de tout autre sentiment que celui de l’agréable mouvement du flux de chaleur canalisé dans ses doigts. En se retournant avant d’ouvrir les paupières, elle entrebâilla la porte du frigo et analysa ce qui pourrait attiser sa faim. Elle attrapa un reste de petits pois de la veille, un paquet de jambons en tranches, et se prépara une assiette et des couverts.

Le silence devint pesant. En se dirigeant à petits pas langoureux vers son fauteuil elle choisit un album dont les morceaux envahirent bientôt le vide de l’appartement. Se rasseyant, elle resta là le temps d’une chanson, à regarder la monotonie du dehors, atténuée par la cime du platane dont les branches se balançaient de droite et de gauche, dansant au rythme lent de la mélodie émanant des enceintes. La sonnerie du micro-ondes retentie, ultime appel au déjeuner.

Elle avala son repas calmement, en songeant à ce dont elle pourrait remplir cet après midi n’ayant même pas débuter. Lire ? Oui peut-être bien. Rester à observer le portail du voisin ? Non, pas aujourd’hui, pas encore. Elle a gâché énormément de temps, trop cette semaine, attisée par sa curiosité et voulant apprivoiser l’inconnu. Finalement, elle lira. Mais quoi ? Un livre de ceux qui réclament depuis si longtemps son attention, ou bien un élu parmi les nouveautés, dont la récente parution apparaît telle une attirance incontrôlable. Le choix ne semble pas si difficile, mais pourtant, la passion des livres possède cette fascination que les lecteurs éprouvent envers les mots. Des mots identiques, mais qu’une personne, l’auteur, a su assembler de telle façon que le lecteur ressent de la tristesse ou de la joie entre chaque ligne. Elle fit comme l’habitude de l’indécision l’avait habitué à procéder depuis l’enfance. Elle mit la paume de sa main gauche sur ses yeux et sur l’étagère réservée aux livres patients, elle laissa glisser son index droit sur la tranche des livres, de plus en plus vite, et arrêta son doigt sur l’un d’entre eux.
Elle le saisit, l’ouvrit, et choisit un nouveau disque qui cette fois alimenterait le confort de la lecture à venir, fil conducteur de la tranquillité nécessaire à une bonne cohabitation avec le livre.

Ses ouvrages, mis à part les nouveautés que la bibliothèque lui laisse emprunter dès leur arrivée, elle les sélectionne sans grandes influences, parfois d’un simple regard. Il lui arrive même de se laisser abuser par le hasard, en achetant un oeuvre tombée d’une étagère, enchantée par ce qu’elle considère comme une allusion à la providence. Elle le feuillète et transforme alors un livre abandonné en une nouvelle possession.
Avec le temps, le plaisir de lire s’est mué en amour, la transformant en une dévoreuse acharnée de pages jaunies par l’âge, que le temps a marqué de son odeur. Ou à l’inverse, de celles lissent et blanches des œuvres fraîchement imprimées.

Les heures de l’après-midi se succèdent, l’ombre de la plante verte du salon couvre maintenant le tapis de la table basse. La pièce passe du sombre au clair, lumière alternée par les différentes nappes de nuages passant entre les rayons du soleil, sur le chemin de la fenêtre. Elle alluma l’halogène, le regard fatigué par les teintes de mots devenues parfois noirs sur fond gris. Complètement engloutie par l’histoire, elle oublie le vide de son environnement, accentué par le silence de sa lecture. Les plages du CD sont achevées depuis longtemps et les seuls sons qui résonnent sont ceux de la fenêtre de la chambre mal close et du mouvement répétitif de sa main le long des pages du livre. Le léger courant d’air l’oblige à faire une pause dans sa séance, afin de fermer convenablement la fenêtre, origine du dérangement, ironiquement démesuré par un énorme soupir entre ses lèvres.

Elle profita de la déconnexion pour aller se préparer le deuxième mazagran de thé de la journée, qui fut encore trop chaud. Elle revint apposer la boisson sur la table, devant son fauteuil, à coté du livre à la couverture rouge bordée de liserés d’or, quand elle s’aperçu avoir oublié petite cuillère et sucre. Elle retourna d’un pas pressé, accéléré par l’impatience des retrouvailles avec l’ivresse et le confort de l’histoire, mais s’attarda à un bref coup d’œil à travers le carreau de la cuisine, et malgré l’obscure après-midi, son regard se figea sur l’image que son intellect avait conservée toute la semaine.
La voiture était là, de nouveau stationnée maladroitement, et la façade de la maison du voisin se trouvait illuminé de l’éclairage intérieur. Instantanément, l’envie de lire s’estompa, elle garda la cuillère et le pot de sucre en mains, comme de nouveau hypnotisée par la scène.
Le thé refroidit, entouré par le bourdonnement de la chaîne Hi-Fi sous-tension, de la serviette de bain restée sur le plancher de la chambre et de l’assiette vide du repas de midi, entreposée aux cotés d’un livre qui n’a servi que de tampon au passage du temps.

Immobile, elle regarda la nuit tombée, en ayant seulement coupé la lumière du séjour et déposé ce qu’elle avait entres ses doigts sur l’évier en inox. Le soir est maintenant installé, et c’est toujours l’esprit connecté à ce qui peut se passer chez le voisin qu’elle passa outre la résolution prise en début de journée, sur les inutiles heures gaspillées à surveiller le fantôme d’un homme qu’elle n’a pas aperçu depuis des semaines. Cette curiosité maladive développée par son cerveau l’inquiète, ce n’est pas tellement le défaut en lui même qui la perturbe, mais plutôt qu’il soit concentré sur cette voiture, l’identité de son propriétaire et sa subite apparition il y a presque deux mois maintenant. Elle est fixée là, le nez si proche de la vitre qu’une petite auréole de buée se forme sous le souffle de sa respiration. Elle l’essuie du revers de la main à intervalles réguliers, afin de toujours pouvoir contempler la nature figée que la nuit offre à ses yeux, sous la faible influence d’un réverbère.

Elle décida de s’asseoir à une heure avancée de la soirée, sur un tabouret saisi en allongeant le bras, sans décrocher le regard du dehors. Elle n’avait ni mangé, ni bu, elle n’avait ni faim, ni soif. Tout l’environnement était plongé dans un noir presque complet, univers d’incertitude et de réflexion extrême. Quatre pièces de la maison qu’elle observait s’étaient alternativement allumées et éteintes, et maintenant, une seule semblait résister aux tentations de l’heure tardive, à l’étage supérieur. Sûrement sa chambre pensa-t-elle, tout comme elle avait analysé le véhicule, immatriculé en Seine-et-Marne, en déduisant que l’étranger en était vraiment un.

La lueur s’éteignit finalement, et comme un déclic, signal de la fin de l’hypnose, elle sortit de son obsession. Dans le silence, ses pas résonnèrent quand elle se retourna pour allumer la lampe de la cuisine, mais un claquement provenant du dehors la fit de nouveau effectuer un demi-tour. Sa curiosité attisée, elle vit enfin l’objet de toute sa patience apparaître faiblement, tel un reflet.

La porte d’entrée s’était ouverte, lui se tenait sur le seuil, en haut de trois marches de grès, surplombant la nuit de sa présence. Et elle, derrière sa fenêtre, esquissa un sourire, puis, prise de petites convulsions nerveuses, elle le dévisagea de loin, son voisin. Elle l’observa de ces yeux brillant de sentiments refoulés, presque fanatiques, alors qu’ils ne sont que l’image d’une timidité maladive, voire dépressive.
Il avait allumé le spot au dessus de lui, éclairant le sentier menant au portail de fer forgé. Avec sa démarche de bonhomme bedonnant, il avança dans les graviers et ouvrit la grille. Puis, arrivé à la voiture, il en ouvra le coffre. Il retourna de nouveau dans la maison et en ressortit avec une valise qui devait être rouge ou de teinte similaire, ainsi qu’un vanity-case et un autre sac apparemment bien rempli. Difficilement, il entassa tout les bagages au fond de la voiture du mieux qu’il pu. Une fois fait, il eut l’air d’attendre, mais quoi ? Ou qui plutôt ? Elle le regarda, lui qui ne se doutait peut-être même pas qu’il cohabitait avec une voisine si passionnée, ou ne serait-ce qu’une voisine d’ailleurs.
Et enfin, quelqu’un sortit de la maison, en refermant la porte, une personne assez svelte, aux cheveux courts, habillée simplement d’un pull-over et d’un pantalon de toile. Une écharpe pendait à son coup, un homme, il lui sembla que ce fût un homme. La tension redescendit quelque peu. Elle suivit des yeux la silhouette qui avançait dans le chemin illuminé par la puissante lumière. L’étranger referma son coffre et s’adossa contre la carrosserie de la voiture.
Les deux corps s’enlacèrent, et elle, elle resta debout, lèvres entrouvertes, paupières écarquillées. D’un sursaut, elle débarrassa le carreau de son voile de buée, l’image devenue trop floue persistait, alors elle ouvrit d’un geste la fenêtre à double battant et comme si elle possédait la vue d’un rapace, elle détailla tout en une seconde. Son voisin était l’homme qu’elle connaissait bien, mais l’autre homme était une femme, plutôt grande, aux cheveux courts, habillée d’un style mixte et neutre. Elle les regarda dans la nébulosité de la pénombre qui envahit ses pensées, en ouvrant la fenêtre elle avait permis à la vérité de pénétrer dans son esprit, mais aussi aux doutes et aux déceptions d’emprunter le même sentier invisible.

Ils s’embrassèrent.

Elle détourna le regard en refermant sa fenêtre sur le froid de la nuit, et dans l’obscurité, elle alla droit s’affaler dans son fauteuil. Elle observa la pièce et les objets autour d’elle, à peine visibles, dont les contours se dessinaient finement, presque imperceptibles. Elle ralluma faiblement son halogène en silence. L’assiette n’avait pas bouger, il y avait aussi le mazagran vide, le plein, puis le livre dont le marque-page dépassait de la tranche inférieure, et enfin, elle pleura. Des sanglots qu’elle ressentie instantanément comme inutiles, mais que les nerfs ne pouvaient plus contrôler, auto-guidés par le trop plein de désillusions de sa vie. Elle se sentie noyée dans son existence, qu’elle n’avait pas la sensation de vivre, et triste elle s’allongea, triste elle se lèvera, encore bien des jours, encore bien des nuits.


JUmo.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

ça y est je l'ais lu ce fameux texte Looll nan vraiment quand on lit tes histoires on se laisse porter c'est génial! le coup du vieux sweet usé qui date du lycée et les mains dans le radiateurs ça m'as rappeler quelqu'un...loooolll, c'est dingue quand même de réussir a s'identifier à une fiction, c'est que tu est doué pour attirer l'attention du lecteur dans ton histoire...Enfin bref encore bravo!

Katia