vendredi 5 octobre 2007

Patience d'enfant.


Patience d’enfant.

Dehors, il pleut. Sans que le ciel soit gris, les gouttelettes traversent les rayons de soleil de cette froide journée d’automne. Elles parcourent leur chemin depuis le ciel avant d’imploser sur les trottoirs et les carreaux des fenêtres.
Cerise observe justement l’extérieur de la salle de classe où l’heure d’étude suivant les horaires habituels de cours vient de s’achever dans le brouhaha. Les cris de ses camarades, heureux de reconquérir leurs parents, un père, une mère, venus retrouver l’homogène mélange de leur sang et de leur amour.
La petite voit la salle se vider bien vite. Deux ou trois demeurent, comme elle, assis, occupés à jouer, à lire, à papoter, mais à peine le temps que commence sa longue attente. A dix ans, elle est habituée, s’accommode, aux retards de sa mère, prise par son travail, pour qui l’on pourrait croire que la ponctualité est relative par intervalle d’une heure.
Elle se pose toujours dans le même coin de la salle, pas trop éloignée de son minuscule bureau d’élève, pouvant à sa guise s’emparer d’un crayon, d’une gomme. Ainsi, lorsque l’attente se prolonge, elle finit par totalement s’installer sur le large rebord de la fenêtre. Passée l’heure d’étude, c’est comme si elle se levait brusquement de sa chaise pour l’en repousser, n’y apposant plus jamais son regard jusqu’au lendemain.

Installée sur son perchoir, elle évoque la domination de son attente, silencieuse et imposante comme une statue. Mais en totale opposition à ces effigies vulgaires, vaguement féminines de part leur nudité, sans âmes, sans expressions assimilables sur l’instant. La concentration est obsolète, nulle besoin de capacités d’analyses pour saisir l’émotion de ses lèvres soudées ; dessinant souvent jusqu’à l’arrivée de sa mère, qui aura couru tout le long du chemin.

Plus d’une fois les enseignants de Cerise s’étaient inquiétés, et il fallut que sa maman convainc la directrice, lors d’un long entretien, de la précarité de la situation ; ne lui permettant pas de s’offrir les services d’une nourrice, ni de se libérer plus tôt. En résumé, elle n’était pas une mauvaise mère, mais se trouvait coincer dans le cercle vicieux du travail/divorce/vie de famille.

La gamine ne montrait jamais de mécontentements à voir sa maman débouler. Il lui arrivait de la rejoindre calmement à la sortie de la salle, quand elle la voyait arriver depuis son poste d’observation. Malgré tout, elle ne refusait jamais la compagnie de sa mère, ni de lui tenir la main. Elle ne boudait pas.

Sa maitresse de l’année en cours, se consolait du chagrin de la petite en les regardant repartir chaque soir de la semaine, main dans la main, l’une semblant soutenir l’autre.
Accoutumée à rester longuement après le départ des enfants, afin de corriger des copies, ranger la salle, l’institutrice et la mère de Cerise avaient trouvé une sorte d’arrangement, n’incommodant nullement celle-ci, prise entre la concentration nécessaire à son travail et la confiance qu’elle accorda rapidement à la petite, enfant calme et consciencieuse.

Quelques fois, marquant une pause dans ses corrections, elle relevait la tête et la regardait, immergée dans son attente.
Quand elle ne dessinait pas, elle relisait ses leçons, ou fermait ses livres et cahiers pour ne rien faire de plus que de figer ses yeux vers l’extérieur. C’est là que l’institutrice se trouvait la plus inquiète, comme si l’inactivité de Cerise exprimait un manque qu’elle ne saurait justifier. Incapable d’accabler une mère aimante devant une certaine fatalité contemporaine, elle se replongeait soit dans son travail, soit dans l’observation de l’enfant, dont l’attention se détournait rarement des évènements du plein air.

Attendre sans attendre, voilà ce qu’elle tentait d’appliquer. Si jeune fut-elle, elle apprit qu’attendre en ne pensant qu’au sujet de son attente ne faisait qu’en allonger le délai. Elle s’engouffrait dans la contemplation de ce qui pouvait se passer au dehors, qui retiendrait ses pensées assez longtemps pour délaisser les minutes qu’il lui faudrait encore affronter.

Il y eut bien quelques camarades lui faisant des signes d’au-revoir, auxquels elle répondit chaque fois. Les voyant évacués les lieux par l’allée tant empruntée, matin et soir, elle reconnaissait facilement dans la foule le papa de l’un, aux côtés de celui d’un autre.

Puis, le silence et le vide de présence revenu, elle vit des chats nomades s’approcher à pas délicats, rôder dans les parages de l’école. Elle aimait leur apparition, élégants survivants de la rue, elle leur comparait Charly, le vieux chat qui l’attendait à la maison chaque soir. Il n’avait rien du fauve, mais s’apparentait plutôt à la peluche, pataud, mué d’une perpétuelle fatigue, allongé la plupart du temps au fond de l’un des canapés.
Ceux-là étaient farouches, possédés par la quête de leur survie. Alors que l’heure avançait, elle espérait leur venue. Tantôt pouvait apparaître un grisâtre ou un roux, un boiteux ou un furieux.

Ce soir, la nuit se coucha bordée du drap d’une fine pluie persistante. Le soleil disparut sans qu’elle ne le vit s’éclipser. La toile des parapluies remplaça les visages, les passants se trouvèrent pressés et de moins en moins nombreux. Il n’y eut pas d’au-revoir d’amis. Non, tous avaient fuis.

Il lui fut d’abord difficile de discerner les ombres à quatre pattes qui longèrent le mur, mais se concentrant, elle aperçut deux sombres silhouettes s’arrêter près d’un sac de détritus, abandonné contre un réverbère. Allumé, celui-ci l’aida à observer la paire de petits félins furetant autour de ce qu’elle s’imagina être une proie.
L’un des deux était plus petit que l’autre et le plus gros éventra le sac en quelques coups de griffes. L’autre s’approcha et ils commencèrent à fouiner, le museau entrant et sortant du sac par intermittence.

L’institutrice, alertée par l’attitude intéressée de Cerise ; s’étant mise sur ses genoux, les mains sur les carreaux ; se tint debout et tenta de suivre son regard. Elle dénicha rapidement la seule chose à voir et s’intéressa elle aussi aux bêtes intrépides. Cerise sourit. Alors elle se leva et s’approcha pour lui murmurer :

« Vois-tu, ce doit-être la mère et son chaton. Un peu comme toi et ta maman, ils avancent comme ils le peuvent, et même si c’est difficile pour l’un et l’autre, comme pour vous deux, ils restent unis. »

Ni Cerise, ni sa maitresse ne virent un parapluie bordeaux pénétré en hâte dans l’obscurité de la court.

La maman se tint sur le pas de la porte de la salle de classe. Quand elle frappa pour s’annoncer, Cerise se retourna en un élan, souriante, s’emparant de ses affaires avant de sauter au cou de sa mère.
Les deux femmes échangèrent un regard d’estime et de compassion. Puis mère et fille quittèrent l’enceinte de l’école, couvertes de l’apaisante présence d’une alliée dans leur apparente vie de chats errants.


JUmo. 2007


( Image d'Alice Thompson www.alicethomson.co.uk/figures.html. )



Lucie.


Lucie.


Imaginez un des plus grands centre économique européen où l’affluence d’employés en tout genre s’y dénombre par milliers. Des franciliens pour la plupart, travaillant dur, accablés du stress omniprésent de leur vie salariale.
Usant des transports en commun, ou par l’utilisation d’un véhicule personnel, qu’importe, les gens y parviennent ; comme s’il fut agi d’un rendez-vous religieux ponctuel, quotidien.

Les autobus se débarrassent de leurs passagers, les escaliers mécaniques en imitent la marche. Tous se précipitent en direction de divers bâtiments, aguerris à la seconde prêt du chemin restant à parcourir. Certains luttent contre le temps, se précipitant inutilement.

Lucie se presse depuis qu’elle est sortie de la rame de métro. Dans les couloirs, à plusieurs reprises déjà, elle faillit chuter, les talons de ses chaussures se dérobant sous son pas. Vêtue d’une veste assortie à sa jupe, coupée aux genoux, elle sait ne pas avoir la tenue adéquate, et à même conscience que cette course lui permettra, au mieux, de limiter son retard ; quand à lui inévitable.

Elle se précipite chaque jour, depuis cette année 1999 où, avec son mari, ils décidèrent d’abandonner la capitale pour s’installer dans une petite ville située à une cinquantaine de kilomètres de Paris.
Leur enfant fut d’ailleurs l’instigateur du projet et c’est avec l’ambition de développer son cadre de vie qu’ils prirent cette décision.
Les proches écoles, la campagne se dessinant alentours, le repos, ainsi que l’investissement dans une maison dont les pierres recelaient l’histoire inconnue de leurs vieux jours, tout cela valait les efforts d’un réveil matinal et de nombreuses heures de trajets quotidiens.

Lucie, à l’instar de son époux, travaille donc dans la capitale et l’un comme l’autre n’ont pas jugé utile, ou ne serait-ce qu’envisageable de changer de travail ; sacrifier les années d’ancienneté, de labeur, dans un monde ouvrier où les quinquagénaires n’ont semble-t-il plus leur place.

Secrétaire depuis plus de vingt ans pour une société affiliée à un grand groupe industriel, elle apprit avec le temps à sacrifier ses envies, ses rêves d’enfant, d’adolescente, de femme.
En ceci, elle regagne un peu de cette liberté, quand, elle retrouve ce qui, au bout de paiement des échéances, deviendra son « chez-elle ». Elle jardine, fait la cuisine pour sa famille, son fils et ses amis devenus grands et s’autorise quelques loisirs. Avec une préférence immodérée pour la décoration ; bricolant toutes sortes d’objets, de vieux meubles en majorité, peignant, sciant, cousant, accommodant chaque face, chaque angle et détail comme elle le désire.

Toute jeune, elle s’adonnait déjà à cet amour des belles choses, sans réelle valeur pécuniaire, simplement belles. La passion de la vaisselle y prit une place prépondérante. A maintes occasions ne s’est-elle pas émerveillée de formes, de couleurs, diversement associées, lui procurant cette joie d’y voir plus qu’une vieille écuelle, où deux couverts s’y trouvaient joints.

La céramique, la porcelaine, toutes ces fragilités exercèrent un attrait sur elle. Comme autant de savoir-faire nécessaires, elle s’intéressa aux métiers s’en approchant. La confection de poteries, des vases aux terrines de terres cuites, de meubles, et plus encore la minutie des fines ornementations de services de tables entiers, l’intérêt se décupla hors des limites que l’on qualifie de raisonnables.

Elle se refusa très tôt, et encore aujourd’hui, le loisir de se promener au gré des rues, déambuler d’atelier en atelier, assouvir une soif de connaissance paradoxalement insatiable.

Résignée, mais sans en repousser l’influence, elle apprécia ces petites babioles qu’elle su marquées de ses pinceaux et vernis. Les seuls rêves de cette passion auxquels elle consentit furent alliés aux minutes, où demeurant immobile, elle avala les images de ces orfèvres travaillant le dos courbé sur de minuscules pièces.
Devant cet unique atelier de confection devenu vitrine, où elle se permit de courts mais réguliers arrêts, elle sembla retrouver la jeunesse de ses idéaux, avant de rentrer chez-elle où la réalité ne s’alliait pas obligatoirement aux regrets passés.


JUmo. 2007

vendredi 28 septembre 2007

L'arbre et l'Homme.


L’Arbre et l’Homme.


Gare de Lyon, monstre de gare, aux multiples services , sorties, accès et usages. On y emprunte le métro, les trains de grandes lignes, de banlieues, les bus, ou le taxi. Une véritable plaque tournante de l’Est parisien. Il y a aussi les kiosques à journaux, les agents d’accueil, une foule d’inconnus, et de jeunes gens utilisant un coin non aménagé des locaux pour travailler leurs pas de « Brake-dance », ou plus communément appelée « Hip hop ».

De multiples sorties donc. Entre toutes, celle de l’Horloge, donnant sur une ribambelle de taxis dont les chauffeurs attendent de futurs clients, celle de la rue de Bercy où les autobus s'embrassent en formant un mille pattes pouvant atteindre deux cents mètres. Et enfin, pour écourter la liste, celle de la place Henri Frenay. Là se croisent toutes sortes de gens. La plupart ne font que s’engouffrer dans la gare, mais la découpe en arc de cercle du périmètre offre un immense banc de pierre aux voyageurs attendant l’horaire de leur train, aux curieux souhaitant s’y reposer quelques minutes lors d’une belle journée ensoleillée. Malheureusement, il semble qu’il y ait aussi ceux qui y vivent.

Le soir venu, et parfois l’après-midi, se forment de curieux groupes d’hommes, qui, si l’on s’en approche assez pour pouvoir entendre leur voix, parlent une langue de l’Est européen. Ils sont là, ne font de mal à personne, à priori, sauf lorsqu’ils boivent trop paraît-il, difficile de savoir.
Peu importe. Le vieux Mamadou n’est pas loin. Il y vit lui, réellement, aux abords de la gare. Tout les jours, il vadrouille en tendant sa main, faisant la manche, se posant tantôt dans un recoin d’une allée fréquentée de nombreux passants, tantôt dans un endroit éloigné de tous, reclus dans sa misère, en compagnie d’un bouteille plastique de mauvais vin. Il peut se montrer capable de la plus grande gentillesse comme de la plus élaborée des colères, quand, par exemple, la bouteille vient à être vide. Alors, il parle du Sénégal, terre d’enfance, en criant des phrases décousues, incompréhensibles quelques fois. Il évoque les lions, les grandes bêtes sauvages, que même la savane ne domine qu’au moyen de violents incendies, lorsque « la brousse rappelle à ceux qu’elle héberge, qui vit, qui nourrit, et qui détruit ». Il dut être un grand homme, le vieux Mamadou, peut-être un professeur, là-bas, « à l’horizon qui vit naître le soleil ».
Il crie sur les hommes, des étrangers pour lui, car « qui ne salue ou n’y répond reste inconnu. Une fois le cap dépassé, il devient quelqu’un par l’intonation de sa voix, par les manières et formules usées pour s’exprimer ».

Personne n’y comprendrait rien. Comment en est-il arrivé là ? A jouer devant un public qui n’y reconnaît que l’illustration de la décadence et du résultat auquel il ne faut pas aboutir dans sa vie. Certains évitent de croiser son regard vitreux, d’autres son chemin. Quelques uns lui donnent une ou deux piécettes régulièrement, d’autres au passage, s’épargnant la peine de ranger la monnaie d’un café avalé à la hâte avant de quitter la gare, ou encore, par simple générosité.

La générosité, voici un troublant sujet de réflexion. Elle est souvent mise en cause par les médias et se retrouve donc sur les lèvres des Hommes, au croisement d’une rue, à la sortie des écoles. Le paradoxe tourne, en résumant la situation à quelques mots, autour du fait de savoir si les gens veulent encore donner ou ne peuvent plus le faire. Les réponses sont claires, les résultats sont toujours positifs, le Téléthon, grande manifestation télévisée, affiche, pour ne citer qu’elle, la barre du million d’euros, largement dépassée, chaque année. Les associations fleurissent, les démarches d’appel suivent. Le véritable problème réside, et tout le monde en convient, dans le nombre de fondations, de comités et de ligues en constante augmentation. Reflet d’une misère grandissante ? D’un abus de certains membres de la société actuelle, vivant du labeur des autres ? Différencier les méritants et nécessiteux des fainéants et usurpateurs, hypocrites, voilà où est la difficulté.
Alors chacun se trouve libre de répondre comme il juge utile aux assaillantes implorations de ses semblables. Tout le monde peut donner, partager, reste à déterminer comment, par quels moyens. Les éventualités sont multiples et propices à se montrer, en de brèves occasions, ouvert à cet entourage. Il ne faut pas tomber dans une certaine naïveté, là est le danger. Savoir donner, oui, accepter d’être dupé, non.

Pour en revenir à Mamadou, l’opportunité est toute trouvée, pourquoi ne pas lui donner une pièce comme ces passants, ces inconnus s’imaginant généreux ?

Réceptif, il en est un. Il note cette détresse hallucinante, mais ne veut pas voir sa charité couler au fond de sa gorge, et se transformer finalement en une douleur de cris. Au travers de tous ces hommes, de l’Est, de France, ou d’ailleurs, il ressent pour le vieux noir autre chose qu’une curiosité malsaine.

Tout les jours, où Mamadou traîna, visible, aux alentours de la place Frenay, il prit le temps de l’observer, de comprendre, et surtout, de l’écouter. Un soir, ils partagèrent deux sandwichs, le temps d’un court dialogue.
Depuis, lorsque le vieil homme trouve la lucidité de le reconnaître, ils échangent quelques mots. De temps à autre, il lui offre de quoi se remplir l’estomac avec autre chose que de la vinasse. Et il le voit, parfois, trop souvent, assit à même le sol, sale, puant, ou sur ses jambes, déambulant silencieusement, marmonnant seul, des phrases dites de sa langue natale. Alors il s’éloigne en le laissant, désolé, mais impuissant.

Mais encore jamais, il ne l’avait vu, comme ce fameux soir de décembre où le soleil avait disparu du ciel, parler à un arbre. Penché contre lui, le front apposé sur son écorce, communiquant comme le ferait un ami complice.

Le lendemain et après, Mamadou sembla avoir disparu, du même sursaut qu’il était apparu, soudainement. Autant son départ saignait le décor, marqué par l’habitude de sa présence, autant la date de son arrivée restera une interrogation, une réponse en suspend, car il s’intéressa au vieil homme noir, cet inconnu, comme à beaucoup d’autres choses, par hasard.


JUmo. 2007

samedi 11 août 2007

Curiosité, vilain défaut ?


La distinction des saisons, marquée par les températures, l’ensoleillement, la pluie, devient de plus en plus ardue. L’hiver est devenu doux, si doux que les arbres refleurissent avant l’arrivée du printemps. Les gelées sont tardives et brusques, frappant parfois à la fin Mars, voire début Avril, à l’époque où les giboulées abondaient.

La canicule a marqué les esprits avec un nombre de morts élevé ainsi que toutes les hospitalisations qui l’avaient accompagnée, sans parler des incendies et autres catastrophes. Des plans sécuritaires ont été mis en place par l’état pour que la population ne puisse plus se retrouver sans moyens de défense, face à une vague de chaleur telle que celle que nous avions subit.

Depuis, les étés ne se sont pas succédés sur le même modèle, calmes. Certains chauds, d’autres moins, offrant la plupart du temps une douce arrière saison.

Dans les grandes agglomérations, les gens ne semblent pas marqués par la hausse des températures. Rien n’y fait, la pluie, le vent, un soleil de plomb, rien n’arrête l’activité d’une ville. Les gens se dénudent quelque peu, mais continuent de marcher, droit vers un objectif qui échappe à la vue de tout les autres.

Le mois de Juillet de cette année 2007 commença sur une note relativement exécrable. Les températures nauséeuses, allant d’un extrême à l’autre du jour au lendemain offraient seulement la possibilité, soit de tomber malade, soit de prévoir au jour le jour une série d’activités. Une dizaine de minutes suffisaient à ce qu’un orage intègre une belle après-midi, frappant par alternance tout un monde, agité par le soudain déluge.

Une femme, assise sur un banc public, surveille son enfant tout en observant la foule, l’œil attiré par des attitudes, des cris, des démarches, des discours et certains silences. L’enfant, encore tout jeune, joue autour d’une fontaine inanimée, inanimée de ce qui fait le charme de l’édifice, l’eau.
Rassurée, le petit s’évertue à ranger quelques jouets dans son sac à dos, à en sortir de nouveaux et ainsi se remettre à la lourde activité qu’est le jeu.

Déjà deux fois ils sont allés s’abriter dans un café tout proche, le petit ayant prit à chaque occasion un chocolat chaud ; même par ce temps, il ne prendrait une autre boisson pour rien au monde. Les nuages se rapprochent de nouveau, et elle l’appelle en insistant pour qu’il range son attirail et se prépare à rentrer. Comme tout bambin qui se respecte, les premières réclamations et demandes traversèrent son esprit tel le bref trajet d’une goutte d’eau filant au contact du sol.

Fausse alerte, la menace de l’averse semble passée au-dessus de leur tête, elle insiste une dernière fois en lui rappelant qu’il a déjà gagné dix minutes et pas une de plus. Il acquiesce et continue de jouer. Elle s'adoucit et se relance à scruter les Hommes qui l’entourent.

Comme la plupart des gens le font sans vouloir en donner l’impression, elle tente de se satisfaire du temps qui passe, en analysant les parages, en riant ou en méprisant, en essayant de comprendre quelques situations dont le sens lui a échappé au premier regard.

Au détour d’une rue, elle surprit un homme vêtu d’une cotte de travail. Il marchait à vive allure et ne souriait pas. Jusque là, hormis sa tenue, rien ne le distinguait des autres. Pas très grand, un large front, le sommet du crâne dégarni, il semblait âgé d’une quarantaine d’années.
Elle allait en détourner son attention quand il prit le chemin de sa position. Intriguée elle continua de fixer son corps en mouvement. Il passa devant elle, ils échangèrent un bref regard. Il traversa de nouveau la rue, bifurqua juste derrière un enfant tenant sa mère par la main et sembla les suivre.

Tout arriva rapidement, l’homme étala un grand sourire, révélant des traits enjôlés. Il attrapa l’enfant par le dessous des bras et le souleva de terre en le retournant pour que leurs deux visages se confrontent. Le petit bout de chou, d’un premier élan déconcerté et paniqué, se rassura et embrassa l’homme d’un long baiser sur la joue, enserrant son cou de ses bras. La mère avait de suite reconnu le père de son enfant et avait laissé la surprise s’emparé de lui.

Elle détourna son regard de la scène pour observer son propre enfant, qui s’amusait seul au bord d’un bassin vide. L’afflux d’amour s’empara de son cœur et elle appela son petit Léo, qui se retourna au troisième écho de son prénom, pour se diriger vers les bras grands ouverts de sa mère.

Elle desserra son étreinte et décolla son fils de sa poitrine pour l’examiner de ses yeux de mère ; une goutte d’eau tomba sur le sommet de son front.


JUmo. 2007

vendredi 3 août 2007

L'oeil ouvert.


L’œil ouvert.


Les cheminots sont de ces hommes que les autres jugent feignants par jalousie de ne pas être à leur place ou par simple plaisir, comme une habitude bien ancrée, sorte de mécanisme coutumier. Bien sûr, ils sont dans cette bulle qui tend à prendre soin de son ouvrier, englobant de nombreux avantages, penchants en majorité du côté social de la balance, plutôt que financier. Les retraites, les frais médicaux, les conditions de travail , etc. Un tout qui génère cette facilité qu’on les gens de « l’extérieur » à les accabler d’être dénués de volonté, sujets à la flemmardise, voire inaptes au travail.

Il y en a de ceux là, c’est indéniable, mais pas plus que dans n’importe quelle autre entreprise. Dans notre société, il y a toujours eu de ces gens que la masse traîne derrière elle dans l’élan des tâches à accomplir, tel un boulet. Le cheminot s’insère donc dans son milieu professionnel comme n’importe quel individu, avec sa volonté propre, ses instants de relâchement, ses désirs, ses problèmes.
L’élément posant le soucis le plus dérangeant aux yeux des citoyens est celui de l’âge de départ en retraite. Il ne faut pas oublier que le cheminot finance en grande partie ce régime « spécifique ». Pour la plupart, suivant leur poste, ils se contentent d’un salaire très peu élevé et cotisent très largement dans l’optique de cet « avantage ».
Mais qu’importe tout cela, le cheminot restera, sans émettre de fatalité, dans cette fraction de « mal-aimés », de « détestés » comme une fenêtre sur laquelle entrevoir les raisons du mal-être professionnel, une solution à nos propres soucis au travail. Quantité de gens se persuadent qu’une fois la société exemptée de tout ces « cas particuliers », elle ne pourrait que mieux s’en porter. A bien y réfléchir, cela ne changera rien à notre vie, ces travailleurs perdront de bonnes conditions, leurs avantages, et nous n’y verrons rien. La nouvelle fera la une des quotidiens, tout le monde se réjouira de se retrouver sur un pseudo pied d’égalité et finalement nous retournerons tous à nos occupations par le même train du matin, la même route, rien n’aura changer pour « les autres ».

Dans cette énorme entreprise qu’est la S.N.C.F., tout les corps de métier semblent cohabiter. Le chemin de fer français, ce n’est pas seulement un train conduit par un homme, mais des centaines d’autres qui gravitent autour de cet objectif, dans ce que l’on nomme « la maintenance ». Cette corporation n’y échappe pas, elle intègre des paresseux, joyeux ou malheureux, des courageux ; convaincus et parfois soutenus. Entre ces deux extrêmes, les agents s’affranchissant de leurs tâches avec sérieux, mais sans excès, de zèle ou d’autre nature.
Parmi, Nicolas, vingt-deux ans, physiquement conforme à la moyenne des hommes français, plutôt grand, un léger surpoids, mais rien d’inquiétant. Confiant, il a les respect de ses supérieurs, car c’est un milieu très hiérarchisé que la S.N.C.F., ainsi que celui réciproquement partagé de ces collègues. Il tente d’avancer dans sa vie à hauteur des moyens dont il dispose, se complaisant de plaisirs à portée de ses revenus.

La plupart du temps plein d’entrain, maquillé d’un humour proche de l’autodérision, il goutte à ces jours où la santé et la bonne humeur ne sont pas au rendez-vous. Face à ces conditions, il dépasse ce passage à vide en restant fidèle à l’image qu’il donne de lui, quoiqu’il advienne. Une baisse de volonté est néanmoins présente, les interventions deviennent ardues, les reproches plus pesant.

Et un jour alors qu’il était depuis peu intégré à l’équipe, dont il fait partie depuis huit années maintenant, il se trouva surpris, immensément désolé et tellement idiot.
Accablé par une migraine récurrente, il sortait des fosses de travail*, et remontant une des rampes d’accès en tirant sa charrette d’outillage, ses yeux tombèrent sur le petit Yannick.

Majeur depuis peu, le sourire aux lèvres, maigre et à l’apparence fragile, il s’agitait en tout sens. Attrapant outils, fouillant à la recherche de vis, d’écrous, déboulant et à l’affût de la moindre nécessité de l’intervention qu’accaparait toute son attention.

Nicolas regarda, l’observa, fou de s’attarder sur son propre sort, alors que d’autres affrontent inlassablement les petites comme les grandes difficultés.

Jusque là, rien de surprenant à la comparaison, l’impact de la parallèle pouvait ne pas marquer, ne pas s’immiscer à une place de souvenir impérissable, mais Yannick n’était pas de ces jeunes hommes emplis d’énergie, survoltés par simple réaction à la vivacité qui les possède. Un détail de poids créait ce qu’il portait comme un nom, un étiquette, un trait de sa personnalité ; il boitait. Il se déhanchait de droite et de gauche, d’un pas lourd, beaucoup trop ample pour n’être que le résultat d’un incident passager. Une jambe se courbait, dessinant un arc vers l’extérieur à chaque pas. Il était manifeste qu’il titubait d’un handicap. Et malgré l’importance que Nicolas lui portait, Yannick ne semblait pas en être affecter, il vivait avec comme lui avait dix doigts et deux mains, cela faisait partie intégrante de sa vie. Il avait choisit d’avancer plutôt que de reculer, d’être là, à vivre contre la différence et l’indifférence.

Il est de ces rencontres, de ces situations intenses qui marquent les esprits, rendant nos soucis incroyablement plus légers. De quoi se complaire, si dangereuse soit l’excessive complaisance, elle en demeure nécessaire à l’affrontement d’instants difficiles… Encore faut-il posséder de quoi l’apprivoiser.

*Tranchées ouvragées pour faciliter l’accès sous les rames.


JUmo. 2007

lundi 2 juillet 2007

Thé ou Café


Thé ou Café.

Aujourd’hui tu te lèves, tu te réveilles. Il est quasiment l’heure de l’aurore. La sonnerie ne devait te claironner qu’à cinq heures, et pourtant, tu ne te rendors pas. Tu tournes, te retournes. Impossible, le sommeil s’est envolé et ne reviendra pas.

Debout, direction la salle de bain, tu prends le rasoir et tu te coupe la barbe. Tu prends une douche, qui te sort agréablement du brouillard nocturne encore présent jusque là. Dans la cuisine, un café se réchauffe en suivant le mélodieux son de la minuterie intégrée au four micro-ondes. L’alerte tinte, le liquide est chaud. Tu le bois sans réelle conviction de bien-être, par habitude. Tu engouffres quelques bouchées de pain, et enfin, tu te replonges dans le livre que tu lis depuis une poignée de jour. Une satire de notre société, la première que tu lis. L’auteur habile a immergé ses critiques dans une projection autobiographique, futuriste, à l’allure d’un roman de fiction.

Il est cinq heures, tu as eu le temps de lire tout en vidant ton bol. Ton père se lève, descend les marches de l’escalier, t’embrasse. Tu ne peux plus lire, vous parlez. De la journée qui débute, de ce que chacun, vous allez accomplir tout au long de celle-ci.

Ta mère arrive, elle aussi, mais ne dit rien. Son état grippal et l’heure matinale ne sont pas du meilleur effet, surtout cumulés. Vous vous direz bonjour vingt minutes plus tard.

Tous vous êtes assis, buvez votre café et personne ne dit plus rien. La famille c’est quelques fois cela, on échange avec chacun, mais pas forcément avec tous.


JUmo. 2007

dimanche 24 juin 2007


Entre les deux chaises (bancales) de son monde.


La voici, victime de son propre charme, partagée dans l’indécision de son avenir, ne sachant plus si faire face serait encore bien utile. Elle se prépare même à faire demi-tour, retourner sur ses pas, après le sacrifice de sa santé, morale et physique. L’instruction et la connaissance n’avaient pas ce goût amer de la déception, elles sont progressivement devenues récurrentes, assourdissantes, difficiles. Elle, pourtant si confiante, était attentionnée, à l’écoute. Cette confrontation avec le monde aigri, jetable, où tout n’a plus de conséquences, fut la marque des balbutiements d’un temps de méfiance, d'embarras.

Il y a des hommes, exaltés, qui éblouirent son regard, auxquels elle tenta d’offrir ce que quelques autres espéraient de tout leur être, sa confiance, son esprit, son amour. Cet amour de la vie qu’elle vous communique au premier regard, au travers de ce sourire si particulier, marqué de fatigue, dessiné sous les cernes d’une nuit encore trop courte. Finalement, des hommes communs, épanouis dans un environnement, qui n’était pas le sien.

Des suppositions qu’il accumule dans son esprit, voilà ce qu’il n’ose pas affirmer dans ces quelques lignes. Il est convaincu d’être un de ceux, non-exaltés, qui, guidés par la pudeur et le respect de cette femme, sont restés légèrement en retrait, attendant du mouvement, jusqu’au jour où tout partager devient nécessaire. Acculé et espérant, il a dû admettre qu’il fut et est éperdument amoureux de cette âme, découverte au hasard de sa vie.

Aujourd’hui, il a l’impression d’être devenu un de ces vautours, tournant autour d’une bête blessée, meurtrie par le destin. Elle n’en est plus à l’étape du partage, de la découverte. Elle refoule, même à contre cœur, toute manifestation de l’intérêt que l’on peut lui porter. Besoin de faire le bilan ? Il ne sait pas. Il ne sait plus. Il est lui-même fatigué de n’être qu’un loup de plus tentant d’entrer dans la bergerie.

Il l’aime, elle le sait, le reconnaît. Lui n’a que cet amour à offrir, ayant déjà eu peur de lui ouvrir cette porte qu’elle ne franchit pas… Les autres s’entrebâilleront peut-être sur le seuil de celle-ci.

JUmo. 2007