jeudi 24 janvier 2008

La petite folie.


La petite folie.


Les enfants naissent, c’est ainsi. Ils sont nourrissons, bambins, marmots, enfants, adolescents ; suivent l’évolution du cycle de la vie, les marques du temps. Ils sont tous différents, ou du moins, un jour viendra où cette quête de distinction sera nécessaire à celle de l’identité, s’entremêlant à la conviction de faire partie d’un monde, de cet univers, en demeurant spontanément exceptionnel. Grandir, voici le souhait de la plupart des petits, qui idéaliseront leur avenir, projetés dans une vie rêvée.

Plusieurs passages mènent à ce point culminant, animés de nombreux éléments porteurs et édifiants. Des exemples communs dans la musique, le sport, le cinéma ou le théâtre, mais aussi dans les livres. Quel gamin n’a jamais dansé devant le téléviseur familial au rythme des idoles ? Ou encore jouer au football avec ses copains en scandant le nom des illustres joueurs du moment ?

Les livres resteront le support par lequel fut transmis une grande majorité de nos connaissances, d’envies, ne serait-ce par l’usage qu’il en est fait dans les écoles ; puisqu’à la maison, dans nombre de foyers, la télévision semble avoir prit l’ascendant sur le plaisir de lire. A quelques exceptions près.


Angus, douze ans, aime dévorer les mots, à s’en écorcher parfois l’index sur le haut d’une page tournée. Il est né en Australie et a toujours vécu à Melbourne, entouré de ses parents et de sa petite sœur Melly. Il n’est ni trop grand, ni trop petit, ne porte pas de lunettes et prend régulièrement le temps de regarder les dessins animés le samedi matin. Il apprécie jouer au soccer avec ses camarades, se baigner sous le soleil des deux océans, mais particulièrement, sans réellement y focaliser une quelconque importance, il progresse à travers le calendrier accompagné d’histoires choisies chaque semaine à la bibliothèque de son école.

Régulièrement, pour ne pas dire tout les jours, sa mère borde son lit ainsi que celui de Melly, de cinq années sa cadette, avec qui il partage une large pièce, chambre commune, où les disputes éclatent dans la rareté d’un conflit. Elle a cessé depuis longtemps de se soucier à la vue d’Angus, endormi, un livre sur la poitrine, alors qu’il ne se présente jamais, le soir, pour s’intéresser au programme télévisé. Non pas qu’il ne reste en quelques occasions devant le poste, mais disons plutôt à un degré moindre en comparaison des échos que ses amies, mères elles aussi, peuvent évoqués. Lui, son créneau, son dada, ce sont les bouquins.


Il ne se sent pas différent. Il n’assimile pas encore cette nuance, pourtant significative. Il ne parle pas de ses lectures. Il lit et s’en satisfait, à l’image des lecteurs que rêveraient de posséder les écrivains ; dénués de critiques aériennes sur le fond d’un sujet peu approfondi, sur une grammaire peu exploitée ou encore sur la longueur de chapitres non harmonisée. Lire et lire, voilà tout.

Bien sûr, il a ses préférences et à son âge, elles sont largement focalisées sur des histoires héroïques, fantastiques, imaginaires. Le lundi, il ramène les ouvrages empruntés la semaine précédente, ou celle d’avant, quand il n’a pas réussi à en achever la totale interprétation. Car, sans critères d’analyses aboutis, il exerce au moins son habileté à comprendre chaque récit entamé. Il s’aide allègrement du dictionnaire illustré que « Gran’ Pa’ » lui a offert l’an passé, sur lequel il aiguisait lui-même ses connaissances à son âge. Angus aime lui conférer une image de fantôme des livres anciens, un dieu sans lequel la majeure partie des métaphores et des comparaisons demeureraient encombrées d’adjectifs sans autres atouts que la variation des nuances.


Il y aussi les difficultés liées à la lecture en elle-même. Les gros livres, lourds, pleins de pages qui impressionnent, les petits, trop courts et dont l’esprit réclame ardemment une suite. Les épais volumes dessinés de minuscules alphabets sont ses « bêtes noires », parce qu’il faut se concentrer sur les mots pour ne pas les confondre avec d’autres. Et parmi tous ces livres lus, à lire, un problème persiste, tels les sentiments des héros loin de leurs compagnes des grandioses aventures. Angus s’encombre de ce relent récalcitrant, de cette appréhension devenue incomparable et si bizarre, si incompréhensible, bêtement présente ; la numérotation des pages.


A chaque nouvelle histoire, le même souci s’éternise, parfois longuement, très constant. Passé la couverture, il lit la préface avec l’intérêt renouvelé de cette passion des mots. Et là, le premier chapitre, la première partie débute, amenant rapidement le réflexe, le tic ou le toc qui consiste en une seule et même action ; un simple coup d’œil en dehors du cadres des lignes. Une projection en bas à gauche et une nouvelle à droite, directement sur cet ordre croissant de nombres, comme autant de relais dépassés. Les « check point » des courses dans les jeux vidéos donnant de nouveau un peu plus de temps pour parvenir jusqu’au suivant, toujours plus vite. Il ressent cette frustration, laborieusement intelligible, cette sensation inexprimable de courir après les pages, inlassablement devancé par l’envie de lire la suivante avant d’avoir parcouru la précédente. Comment accepter que c’est à la fois perturbant et exaltant, avancer contre le chronomètre, puisqu’il faut à la fois comprendre, assimiler le sens des phrases combinées et sans cesse rattraper cette obstination d’aller plus loin, plus vite.

La plupart du temps, ses yeux arrêtent de s’égarer vers les numéros émargés au cours de l’histoire, lorsque l’importance des évènements et des péripéties prennent le pas sur l’atmosphère ambiante où il s’est installé pour lire. Une fois dans l’histoire, le héros ou l’héroïne l’éblouit de ses prouesses, la ténacité de cette étrangeté devient de moins en moins récurrente, elle s’efface parmi les descriptions d’univers et mondes enchantés, avalée par les monstres titanesques émergeant de mers imaginaires.


Pourtant, cette phase est présente à chaque nouvel ouvrage engagé, telle une tradition à laquelle il ne peut échapper. Il ne s’y est pas réellement habitué ; puisque l’habitude est caractérisée par l’inconscience, l’effacement dans le quotidien d’une tâche ou d’un fait qui sortait de l’ordinaire, ayant fini par l’intégrer. Acheter sa revue chaque mois dans le même kiosque à journaux, son pain dans la même boulangerie. Tout, un jour est né de la nouveauté pour s’effacer dans le commun des heures cadencées.

A une occasion, il a dit, expliqué à sa mère qu’il n’arrivait pas à parachever la lecture de certains paragraphes, sinon à l’aide de trop de temps et énormément de concentration. Il lui avait décrit avec ses mots, lui déployant en exemples probants, tenant un livre entre ses mains, ce qui lui passait par la tête. Elle n’avait rien compris et lui avait simplement conseillé de « lever le pied », de prendre du temps pour apprécier et ne pas se précipiter à l’assaut de tout ces livres.


A l’assaut ? Mais pourquoi ? Cela n’a rien à voir avec la quantité, mais avec, avec rien d’ailleurs. C’est là et c’est tout. C’est cela la réponse ? Il y avait donc des questions qui ne possédaient pas de réponses concrètes, consistantes, formées de proches réalités ?


Cela ne l’empêcha jamais de lire, encore et toujours plus. Il tenta de lire coupé du moindre bruit, plus assidument, moins de livres, prenant le temps entre chaque histoire pour détailler et s’approprier les anecdotes marquantes de chacune d’entre elles. Mais cela n’avait aucun attrait à la compréhension ou à la durée relative à chaque lecture. Cela atténua le plaisir de lire, son plaisir, comme si la seule chose qu’il appréciait réellement dans son monde d’enfant de douze ans devait être aussi marquée d’une note sombre. Un peu à l’instar des pourquoi et des comment formulés par les personnages des rares romans d’Amour qu’il avait parcourus. Il rapporta son souci de lecteur, un véritable problème, à une addition dont il connaissait le résultat qui était de lire mais dont une des deux grandeurs serait inconnue, l’autre étant le plaisir de l’imaginaire.


Puis, Papa lui résuma comme cela, un soir où Angus sembla à la limite de se mettre en colère contre lui-même, affecté une fois de plus par une centration ardue : « Plus tard, tu compareras cela à la relation que tu auras avec une femme. Tu te poseras des questions sans réponses, « Pourquoi crie-t-elle ? » ou encore, « Pourquoi n’a-t-elle rien dit ? » ; à propos de tant de choses. Et la seule réponse à laquelle tu te fieras, je l’espère, tiendra à une sensation manifestée par un nœud à l’estomac, le rythme perturbé de ta respiration, un amour ressenti qui dépassera, de loin, les nombreuses réponses aux questions auxquelles tant d’autres que toi se sont évertués à trouver des réponses, sans y dénicher d’autres équivalences que de nouvelles interrogations. »


Maman fut naturellement d’accord sur le fond, mais salua aussi le fait que le sujet pouvait être également rapporté aux hommes. Angus comprit plus ou moins, que l’Amour était la solution évoquée à maintes incompréhensions, à ceci près que ce sentiment et toutes ses teintes se résument pour lui en peu de choses ; Papa, maman, Melly… Et les histoires.


JUmo.2008

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