vendredi 28 septembre 2007

L'arbre et l'Homme.


L’Arbre et l’Homme.


Gare de Lyon, monstre de gare, aux multiples services , sorties, accès et usages. On y emprunte le métro, les trains de grandes lignes, de banlieues, les bus, ou le taxi. Une véritable plaque tournante de l’Est parisien. Il y a aussi les kiosques à journaux, les agents d’accueil, une foule d’inconnus, et de jeunes gens utilisant un coin non aménagé des locaux pour travailler leurs pas de « Brake-dance », ou plus communément appelée « Hip hop ».

De multiples sorties donc. Entre toutes, celle de l’Horloge, donnant sur une ribambelle de taxis dont les chauffeurs attendent de futurs clients, celle de la rue de Bercy où les autobus s'embrassent en formant un mille pattes pouvant atteindre deux cents mètres. Et enfin, pour écourter la liste, celle de la place Henri Frenay. Là se croisent toutes sortes de gens. La plupart ne font que s’engouffrer dans la gare, mais la découpe en arc de cercle du périmètre offre un immense banc de pierre aux voyageurs attendant l’horaire de leur train, aux curieux souhaitant s’y reposer quelques minutes lors d’une belle journée ensoleillée. Malheureusement, il semble qu’il y ait aussi ceux qui y vivent.

Le soir venu, et parfois l’après-midi, se forment de curieux groupes d’hommes, qui, si l’on s’en approche assez pour pouvoir entendre leur voix, parlent une langue de l’Est européen. Ils sont là, ne font de mal à personne, à priori, sauf lorsqu’ils boivent trop paraît-il, difficile de savoir.
Peu importe. Le vieux Mamadou n’est pas loin. Il y vit lui, réellement, aux abords de la gare. Tout les jours, il vadrouille en tendant sa main, faisant la manche, se posant tantôt dans un recoin d’une allée fréquentée de nombreux passants, tantôt dans un endroit éloigné de tous, reclus dans sa misère, en compagnie d’un bouteille plastique de mauvais vin. Il peut se montrer capable de la plus grande gentillesse comme de la plus élaborée des colères, quand, par exemple, la bouteille vient à être vide. Alors, il parle du Sénégal, terre d’enfance, en criant des phrases décousues, incompréhensibles quelques fois. Il évoque les lions, les grandes bêtes sauvages, que même la savane ne domine qu’au moyen de violents incendies, lorsque « la brousse rappelle à ceux qu’elle héberge, qui vit, qui nourrit, et qui détruit ». Il dut être un grand homme, le vieux Mamadou, peut-être un professeur, là-bas, « à l’horizon qui vit naître le soleil ».
Il crie sur les hommes, des étrangers pour lui, car « qui ne salue ou n’y répond reste inconnu. Une fois le cap dépassé, il devient quelqu’un par l’intonation de sa voix, par les manières et formules usées pour s’exprimer ».

Personne n’y comprendrait rien. Comment en est-il arrivé là ? A jouer devant un public qui n’y reconnaît que l’illustration de la décadence et du résultat auquel il ne faut pas aboutir dans sa vie. Certains évitent de croiser son regard vitreux, d’autres son chemin. Quelques uns lui donnent une ou deux piécettes régulièrement, d’autres au passage, s’épargnant la peine de ranger la monnaie d’un café avalé à la hâte avant de quitter la gare, ou encore, par simple générosité.

La générosité, voici un troublant sujet de réflexion. Elle est souvent mise en cause par les médias et se retrouve donc sur les lèvres des Hommes, au croisement d’une rue, à la sortie des écoles. Le paradoxe tourne, en résumant la situation à quelques mots, autour du fait de savoir si les gens veulent encore donner ou ne peuvent plus le faire. Les réponses sont claires, les résultats sont toujours positifs, le Téléthon, grande manifestation télévisée, affiche, pour ne citer qu’elle, la barre du million d’euros, largement dépassée, chaque année. Les associations fleurissent, les démarches d’appel suivent. Le véritable problème réside, et tout le monde en convient, dans le nombre de fondations, de comités et de ligues en constante augmentation. Reflet d’une misère grandissante ? D’un abus de certains membres de la société actuelle, vivant du labeur des autres ? Différencier les méritants et nécessiteux des fainéants et usurpateurs, hypocrites, voilà où est la difficulté.
Alors chacun se trouve libre de répondre comme il juge utile aux assaillantes implorations de ses semblables. Tout le monde peut donner, partager, reste à déterminer comment, par quels moyens. Les éventualités sont multiples et propices à se montrer, en de brèves occasions, ouvert à cet entourage. Il ne faut pas tomber dans une certaine naïveté, là est le danger. Savoir donner, oui, accepter d’être dupé, non.

Pour en revenir à Mamadou, l’opportunité est toute trouvée, pourquoi ne pas lui donner une pièce comme ces passants, ces inconnus s’imaginant généreux ?

Réceptif, il en est un. Il note cette détresse hallucinante, mais ne veut pas voir sa charité couler au fond de sa gorge, et se transformer finalement en une douleur de cris. Au travers de tous ces hommes, de l’Est, de France, ou d’ailleurs, il ressent pour le vieux noir autre chose qu’une curiosité malsaine.

Tout les jours, où Mamadou traîna, visible, aux alentours de la place Frenay, il prit le temps de l’observer, de comprendre, et surtout, de l’écouter. Un soir, ils partagèrent deux sandwichs, le temps d’un court dialogue.
Depuis, lorsque le vieil homme trouve la lucidité de le reconnaître, ils échangent quelques mots. De temps à autre, il lui offre de quoi se remplir l’estomac avec autre chose que de la vinasse. Et il le voit, parfois, trop souvent, assit à même le sol, sale, puant, ou sur ses jambes, déambulant silencieusement, marmonnant seul, des phrases dites de sa langue natale. Alors il s’éloigne en le laissant, désolé, mais impuissant.

Mais encore jamais, il ne l’avait vu, comme ce fameux soir de décembre où le soleil avait disparu du ciel, parler à un arbre. Penché contre lui, le front apposé sur son écorce, communiquant comme le ferait un ami complice.

Le lendemain et après, Mamadou sembla avoir disparu, du même sursaut qu’il était apparu, soudainement. Autant son départ saignait le décor, marqué par l’habitude de sa présence, autant la date de son arrivée restera une interrogation, une réponse en suspend, car il s’intéressa au vieil homme noir, cet inconnu, comme à beaucoup d’autres choses, par hasard.


JUmo. 2007

samedi 11 août 2007

Curiosité, vilain défaut ?


La distinction des saisons, marquée par les températures, l’ensoleillement, la pluie, devient de plus en plus ardue. L’hiver est devenu doux, si doux que les arbres refleurissent avant l’arrivée du printemps. Les gelées sont tardives et brusques, frappant parfois à la fin Mars, voire début Avril, à l’époque où les giboulées abondaient.

La canicule a marqué les esprits avec un nombre de morts élevé ainsi que toutes les hospitalisations qui l’avaient accompagnée, sans parler des incendies et autres catastrophes. Des plans sécuritaires ont été mis en place par l’état pour que la population ne puisse plus se retrouver sans moyens de défense, face à une vague de chaleur telle que celle que nous avions subit.

Depuis, les étés ne se sont pas succédés sur le même modèle, calmes. Certains chauds, d’autres moins, offrant la plupart du temps une douce arrière saison.

Dans les grandes agglomérations, les gens ne semblent pas marqués par la hausse des températures. Rien n’y fait, la pluie, le vent, un soleil de plomb, rien n’arrête l’activité d’une ville. Les gens se dénudent quelque peu, mais continuent de marcher, droit vers un objectif qui échappe à la vue de tout les autres.

Le mois de Juillet de cette année 2007 commença sur une note relativement exécrable. Les températures nauséeuses, allant d’un extrême à l’autre du jour au lendemain offraient seulement la possibilité, soit de tomber malade, soit de prévoir au jour le jour une série d’activités. Une dizaine de minutes suffisaient à ce qu’un orage intègre une belle après-midi, frappant par alternance tout un monde, agité par le soudain déluge.

Une femme, assise sur un banc public, surveille son enfant tout en observant la foule, l’œil attiré par des attitudes, des cris, des démarches, des discours et certains silences. L’enfant, encore tout jeune, joue autour d’une fontaine inanimée, inanimée de ce qui fait le charme de l’édifice, l’eau.
Rassurée, le petit s’évertue à ranger quelques jouets dans son sac à dos, à en sortir de nouveaux et ainsi se remettre à la lourde activité qu’est le jeu.

Déjà deux fois ils sont allés s’abriter dans un café tout proche, le petit ayant prit à chaque occasion un chocolat chaud ; même par ce temps, il ne prendrait une autre boisson pour rien au monde. Les nuages se rapprochent de nouveau, et elle l’appelle en insistant pour qu’il range son attirail et se prépare à rentrer. Comme tout bambin qui se respecte, les premières réclamations et demandes traversèrent son esprit tel le bref trajet d’une goutte d’eau filant au contact du sol.

Fausse alerte, la menace de l’averse semble passée au-dessus de leur tête, elle insiste une dernière fois en lui rappelant qu’il a déjà gagné dix minutes et pas une de plus. Il acquiesce et continue de jouer. Elle s'adoucit et se relance à scruter les Hommes qui l’entourent.

Comme la plupart des gens le font sans vouloir en donner l’impression, elle tente de se satisfaire du temps qui passe, en analysant les parages, en riant ou en méprisant, en essayant de comprendre quelques situations dont le sens lui a échappé au premier regard.

Au détour d’une rue, elle surprit un homme vêtu d’une cotte de travail. Il marchait à vive allure et ne souriait pas. Jusque là, hormis sa tenue, rien ne le distinguait des autres. Pas très grand, un large front, le sommet du crâne dégarni, il semblait âgé d’une quarantaine d’années.
Elle allait en détourner son attention quand il prit le chemin de sa position. Intriguée elle continua de fixer son corps en mouvement. Il passa devant elle, ils échangèrent un bref regard. Il traversa de nouveau la rue, bifurqua juste derrière un enfant tenant sa mère par la main et sembla les suivre.

Tout arriva rapidement, l’homme étala un grand sourire, révélant des traits enjôlés. Il attrapa l’enfant par le dessous des bras et le souleva de terre en le retournant pour que leurs deux visages se confrontent. Le petit bout de chou, d’un premier élan déconcerté et paniqué, se rassura et embrassa l’homme d’un long baiser sur la joue, enserrant son cou de ses bras. La mère avait de suite reconnu le père de son enfant et avait laissé la surprise s’emparé de lui.

Elle détourna son regard de la scène pour observer son propre enfant, qui s’amusait seul au bord d’un bassin vide. L’afflux d’amour s’empara de son cœur et elle appela son petit Léo, qui se retourna au troisième écho de son prénom, pour se diriger vers les bras grands ouverts de sa mère.

Elle desserra son étreinte et décolla son fils de sa poitrine pour l’examiner de ses yeux de mère ; une goutte d’eau tomba sur le sommet de son front.


JUmo. 2007

vendredi 3 août 2007

L'oeil ouvert.


L’œil ouvert.


Les cheminots sont de ces hommes que les autres jugent feignants par jalousie de ne pas être à leur place ou par simple plaisir, comme une habitude bien ancrée, sorte de mécanisme coutumier. Bien sûr, ils sont dans cette bulle qui tend à prendre soin de son ouvrier, englobant de nombreux avantages, penchants en majorité du côté social de la balance, plutôt que financier. Les retraites, les frais médicaux, les conditions de travail , etc. Un tout qui génère cette facilité qu’on les gens de « l’extérieur » à les accabler d’être dénués de volonté, sujets à la flemmardise, voire inaptes au travail.

Il y en a de ceux là, c’est indéniable, mais pas plus que dans n’importe quelle autre entreprise. Dans notre société, il y a toujours eu de ces gens que la masse traîne derrière elle dans l’élan des tâches à accomplir, tel un boulet. Le cheminot s’insère donc dans son milieu professionnel comme n’importe quel individu, avec sa volonté propre, ses instants de relâchement, ses désirs, ses problèmes.
L’élément posant le soucis le plus dérangeant aux yeux des citoyens est celui de l’âge de départ en retraite. Il ne faut pas oublier que le cheminot finance en grande partie ce régime « spécifique ». Pour la plupart, suivant leur poste, ils se contentent d’un salaire très peu élevé et cotisent très largement dans l’optique de cet « avantage ».
Mais qu’importe tout cela, le cheminot restera, sans émettre de fatalité, dans cette fraction de « mal-aimés », de « détestés » comme une fenêtre sur laquelle entrevoir les raisons du mal-être professionnel, une solution à nos propres soucis au travail. Quantité de gens se persuadent qu’une fois la société exemptée de tout ces « cas particuliers », elle ne pourrait que mieux s’en porter. A bien y réfléchir, cela ne changera rien à notre vie, ces travailleurs perdront de bonnes conditions, leurs avantages, et nous n’y verrons rien. La nouvelle fera la une des quotidiens, tout le monde se réjouira de se retrouver sur un pseudo pied d’égalité et finalement nous retournerons tous à nos occupations par le même train du matin, la même route, rien n’aura changer pour « les autres ».

Dans cette énorme entreprise qu’est la S.N.C.F., tout les corps de métier semblent cohabiter. Le chemin de fer français, ce n’est pas seulement un train conduit par un homme, mais des centaines d’autres qui gravitent autour de cet objectif, dans ce que l’on nomme « la maintenance ». Cette corporation n’y échappe pas, elle intègre des paresseux, joyeux ou malheureux, des courageux ; convaincus et parfois soutenus. Entre ces deux extrêmes, les agents s’affranchissant de leurs tâches avec sérieux, mais sans excès, de zèle ou d’autre nature.
Parmi, Nicolas, vingt-deux ans, physiquement conforme à la moyenne des hommes français, plutôt grand, un léger surpoids, mais rien d’inquiétant. Confiant, il a les respect de ses supérieurs, car c’est un milieu très hiérarchisé que la S.N.C.F., ainsi que celui réciproquement partagé de ces collègues. Il tente d’avancer dans sa vie à hauteur des moyens dont il dispose, se complaisant de plaisirs à portée de ses revenus.

La plupart du temps plein d’entrain, maquillé d’un humour proche de l’autodérision, il goutte à ces jours où la santé et la bonne humeur ne sont pas au rendez-vous. Face à ces conditions, il dépasse ce passage à vide en restant fidèle à l’image qu’il donne de lui, quoiqu’il advienne. Une baisse de volonté est néanmoins présente, les interventions deviennent ardues, les reproches plus pesant.

Et un jour alors qu’il était depuis peu intégré à l’équipe, dont il fait partie depuis huit années maintenant, il se trouva surpris, immensément désolé et tellement idiot.
Accablé par une migraine récurrente, il sortait des fosses de travail*, et remontant une des rampes d’accès en tirant sa charrette d’outillage, ses yeux tombèrent sur le petit Yannick.

Majeur depuis peu, le sourire aux lèvres, maigre et à l’apparence fragile, il s’agitait en tout sens. Attrapant outils, fouillant à la recherche de vis, d’écrous, déboulant et à l’affût de la moindre nécessité de l’intervention qu’accaparait toute son attention.

Nicolas regarda, l’observa, fou de s’attarder sur son propre sort, alors que d’autres affrontent inlassablement les petites comme les grandes difficultés.

Jusque là, rien de surprenant à la comparaison, l’impact de la parallèle pouvait ne pas marquer, ne pas s’immiscer à une place de souvenir impérissable, mais Yannick n’était pas de ces jeunes hommes emplis d’énergie, survoltés par simple réaction à la vivacité qui les possède. Un détail de poids créait ce qu’il portait comme un nom, un étiquette, un trait de sa personnalité ; il boitait. Il se déhanchait de droite et de gauche, d’un pas lourd, beaucoup trop ample pour n’être que le résultat d’un incident passager. Une jambe se courbait, dessinant un arc vers l’extérieur à chaque pas. Il était manifeste qu’il titubait d’un handicap. Et malgré l’importance que Nicolas lui portait, Yannick ne semblait pas en être affecter, il vivait avec comme lui avait dix doigts et deux mains, cela faisait partie intégrante de sa vie. Il avait choisit d’avancer plutôt que de reculer, d’être là, à vivre contre la différence et l’indifférence.

Il est de ces rencontres, de ces situations intenses qui marquent les esprits, rendant nos soucis incroyablement plus légers. De quoi se complaire, si dangereuse soit l’excessive complaisance, elle en demeure nécessaire à l’affrontement d’instants difficiles… Encore faut-il posséder de quoi l’apprivoiser.

*Tranchées ouvragées pour faciliter l’accès sous les rames.


JUmo. 2007

lundi 2 juillet 2007

Thé ou Café


Thé ou Café.

Aujourd’hui tu te lèves, tu te réveilles. Il est quasiment l’heure de l’aurore. La sonnerie ne devait te claironner qu’à cinq heures, et pourtant, tu ne te rendors pas. Tu tournes, te retournes. Impossible, le sommeil s’est envolé et ne reviendra pas.

Debout, direction la salle de bain, tu prends le rasoir et tu te coupe la barbe. Tu prends une douche, qui te sort agréablement du brouillard nocturne encore présent jusque là. Dans la cuisine, un café se réchauffe en suivant le mélodieux son de la minuterie intégrée au four micro-ondes. L’alerte tinte, le liquide est chaud. Tu le bois sans réelle conviction de bien-être, par habitude. Tu engouffres quelques bouchées de pain, et enfin, tu te replonges dans le livre que tu lis depuis une poignée de jour. Une satire de notre société, la première que tu lis. L’auteur habile a immergé ses critiques dans une projection autobiographique, futuriste, à l’allure d’un roman de fiction.

Il est cinq heures, tu as eu le temps de lire tout en vidant ton bol. Ton père se lève, descend les marches de l’escalier, t’embrasse. Tu ne peux plus lire, vous parlez. De la journée qui débute, de ce que chacun, vous allez accomplir tout au long de celle-ci.

Ta mère arrive, elle aussi, mais ne dit rien. Son état grippal et l’heure matinale ne sont pas du meilleur effet, surtout cumulés. Vous vous direz bonjour vingt minutes plus tard.

Tous vous êtes assis, buvez votre café et personne ne dit plus rien. La famille c’est quelques fois cela, on échange avec chacun, mais pas forcément avec tous.


JUmo. 2007

dimanche 24 juin 2007


Entre les deux chaises (bancales) de son monde.


La voici, victime de son propre charme, partagée dans l’indécision de son avenir, ne sachant plus si faire face serait encore bien utile. Elle se prépare même à faire demi-tour, retourner sur ses pas, après le sacrifice de sa santé, morale et physique. L’instruction et la connaissance n’avaient pas ce goût amer de la déception, elles sont progressivement devenues récurrentes, assourdissantes, difficiles. Elle, pourtant si confiante, était attentionnée, à l’écoute. Cette confrontation avec le monde aigri, jetable, où tout n’a plus de conséquences, fut la marque des balbutiements d’un temps de méfiance, d'embarras.

Il y a des hommes, exaltés, qui éblouirent son regard, auxquels elle tenta d’offrir ce que quelques autres espéraient de tout leur être, sa confiance, son esprit, son amour. Cet amour de la vie qu’elle vous communique au premier regard, au travers de ce sourire si particulier, marqué de fatigue, dessiné sous les cernes d’une nuit encore trop courte. Finalement, des hommes communs, épanouis dans un environnement, qui n’était pas le sien.

Des suppositions qu’il accumule dans son esprit, voilà ce qu’il n’ose pas affirmer dans ces quelques lignes. Il est convaincu d’être un de ceux, non-exaltés, qui, guidés par la pudeur et le respect de cette femme, sont restés légèrement en retrait, attendant du mouvement, jusqu’au jour où tout partager devient nécessaire. Acculé et espérant, il a dû admettre qu’il fut et est éperdument amoureux de cette âme, découverte au hasard de sa vie.

Aujourd’hui, il a l’impression d’être devenu un de ces vautours, tournant autour d’une bête blessée, meurtrie par le destin. Elle n’en est plus à l’étape du partage, de la découverte. Elle refoule, même à contre cœur, toute manifestation de l’intérêt que l’on peut lui porter. Besoin de faire le bilan ? Il ne sait pas. Il ne sait plus. Il est lui-même fatigué de n’être qu’un loup de plus tentant d’entrer dans la bergerie.

Il l’aime, elle le sait, le reconnaît. Lui n’a que cet amour à offrir, ayant déjà eu peur de lui ouvrir cette porte qu’elle ne franchit pas… Les autres s’entrebâilleront peut-être sur le seuil de celle-ci.

JUmo. 2007

lundi 7 mai 2007

Plaisir de l'inattendu.

Plaisir de l’inattendu.


Le soleil commence à décliner sur cette journée de mercredi d’un mois de Mai, s’ouvrant à la chaleur d’un été qui se rapproche. Un homme sort de la Gare de Lyon, en empruntant les galeries donnant sur la Place H.Fernay. Francis Florin s’arrête immobile au milieu de l’endroit, cette place qui, pour lui, n’en est pas vraiment une, puisque demi-circulaire. Il laisse les rayons inondés son visage ainsi que son corps, quelques secondes avant de reprendre son chemin.

Comme à son habitude, il avance dans la direction de l’avenue Daumesnil, de tout son long bordée par les Arcades ; magnifiques ouvrages abritant luthiers, ateliers de confections et galeries en tout genre. Il gravit les quelques marches qui accèdent à la Coulée Verte, sur les « toits » des fameuses Arcades. Ce sentier boisé s’étend de la Bastille jusque par-delà la pelouse et le tunnel de Reuilly, envahi de verdure, de fleurs, aux allures de véritable parc, magnifiquement entretenu. Les arbustes taillés, les rosiers bourgeonnant ou éclos, de rares coquelicots et une ambiance sereine entraîne Francis le long de cette voie, aux aspects d’escale apaisante, rappelée à son existence parisienne par le seul écho des automobiles et de leur klaxon.

Il redescend de ce petit nuage par un des nombreux accès éparpillés, judicieusement dissimulés derrière un bosquet, dans un recoin, où seul un petit panneau vous indique que vous pouvez sortir de vos rêveries par-ici ou par-là. Rejoignant la place du Colonel Bourgoin, qui arbore en son centre une fontaine aux aspects centenaire, il traverse deux passages piétons pour entrer dans une brasserie, « La Fontaine ». Le lieu rappelle celui de sa naissance, où il occupe l’angle de la rue Erard et de la rue de Charenton, exposé à la vue, aussi discrètement qu’agréablement intégré au paysage.

Une fois à l’intérieur, il cherche toujours une table tranquille, à l’écart des clients attirés par la lumière bienfaisante de l’astre qui recouvrent les sièges étalés sur le trottoir. Assit sur une banquette, il ouvre les pages d’un livre en cours de lecture, et plonge dans la mer de mots qu’il boit, accompagné de la saveur d’un café, ni trop chaud, ni trop frais.

Il reste concentré plusieurs chapitres, et parfois, quelques pages seulement, dégrafé des lettres par un son, une image, il relève la tête pour en saisir l’origine. Là, c’est une petite fille qui joue entre les bancs de la salle toute proche de la cuisine, remuant un cerceau jaune et noir dont le diamètre la dépasse légèrement. Une autre enfant s’amuse avec elle, toutes deux de jolies petites têtes blondes aux sourires enjôleurs, qui pousse le sien à apparaître. Turbulentes et malines, elles contournent les avis et restrictions habilement distribués par la serveuse, sous ce ton calme et aimant, aussi tendre que le sourire de Francis.

Une accalmie lui permit de se replonger durant quelques lignes dans son livre. Une seule des deux petites filles revint, et curieusement se mit à le dévisager, les yeux grands ouvert, le visage sans expressions, presque impressionnée, pourtant, lui affichait son plus bel air d’homme attendri ; auquel elle ne répondit qu’en s’éloignant vers le comptoir. La timidité des enfants à ce don de l’émouvoir au point d’en oublier leurs mauvaises manières. Cette fois, il est complètement en dehors des péripéties théâtrales de l’auteur, tombé du fil de l’histoire qu’il tentait de continuer. Il attend le retour de la gamine, qui reparût en quelques instants, pour disparaître dans la cuisine d’où la grosse voix du chef résonnait de temps à autres, aussi paisible que chaleureuse. Elle en revint avec une assiette que ses deux petits bras, terminés par de toutes aussi petites mains, avaient du mal à soutenir. Elle s'installa quelques tables plus loin que Francis, posant délicatement son repas, par de petits gestes mal assurés, volant un nouveau sourire du discret lecteur interrompu.

Accoudé à sa table, il regardait l’enfant déguster ses haricots verts, ainsi qu’une tranche de pain toastée, à l’apparence juste ce qu’il fallait pour qu’elle s’en régale sans rechigner. En silence, elle mangeait, le cerceau pendait au dossier de sa chaise, patiemment en attente de retrouver son rôle de jouet d’un soir. De cette même quiétude, Francis observait la petite, qui lui rappelait l’innocence d’une enfance pas si lointaine, où il traînait ses baskets sur ce même trottoir qu’il apercevait à travers la baie vitrée. Il n’était pas seul à la contempler, puisque la serveuse affichait aussi ce magnifique sourire chaud, affecté, presque ému, qu’elle conservait tout le long de son service, mais qui prenait là une autre dimension. Il croisa son regard l’espace d’une dizaine de secondes, et leurs pensées s’entrelacèrent autour de ce spectacle sans autres équivalents que les souvenirs qui devaient les envahir tout deux.

La petite finit par se lever en débarrassant ses couverts, son assiette, et lui, reprit quelques temps sa lecture, mais sans pouvoir réellement réintégrer le pouvoir des mots. Il se leva, reprit un café en se dirigeant vers le comptoir, le soir était tombé. Après quelques bavardages avec le patron, il quitta les lieux sur un ultime regard pour la mignonne petite Julie et sur un « au-revoir » aux consonances d’un « à demain ».


A Pascal et toute l’équipe, mille merci pour un si bon accueil quotidien.

JUmo. 2007

jeudi 25 janvier 2007

Et si la Lune avait des yeux.


Et si la Lune avait des yeux.


Une jeune femme avance pas à pas dans le sol poussiéreux d’une rue de Rome, elle marche doucement. Elle tient à la main un bâton, long et bien élagué, une branche de noisetier, souple et pourtant solide à la fois. Tout autour les gens produisent ce bourdonnement lourd d’une foule qui renaît chaque matin. Elle titube sur un caillou, que ses yeux ne peuvent voir, et que sa longue canne n’a pas rencontré. Elle s’arrête un instant et écoute. Dans un arbre, pas si lointain, un oiseau chante, si faiblement qu’il lui faut se concentrer pour décrypter sa mélodie. Un rouge-gorge lui semble-t-il.

La voilà repartie, de nouveau immergée dans le bruit alentour, concentrée sur la destination de ses pas, s’appliquant à produire de sa main des demi-cercles quasi parfaits, assurance éphémère de sa sécurité. Elle n’est pas loin d’arriver à destination, les échos ont changé et la ville se mue en différentes manières, les sons prennent en force selon si l’on se trouve en bordure du Colisée ou du marché, et se minimisent à l’approche d’un chemin longeant le Tibre.

Sa canne heurte une marche de grès, qu’elle enjambe délicatement, se retrouvant sur le parvis de l’entrée d’un édifice, que sa main reconnaît en caressant la porte de bois. Le lourd anneau d’acier résonne derrière le seuil, et quelqu’un vient lui ouvrir. Trois mots échangés et elle continue de traverser les couloirs, comme les rues de la ville, aider de sa baguette, mais à l’abris du capharnaüm externe. A l’intérieur, tout les sons ont une espèce de jumeau, qui se répète quelques fois avant de s’étouffer définitivement contre les murs épais de l’édifice.

Une autre porte s’ouvre devant elle, elle entre cette fois-ci dans une salle qui lui est toute réservée depuis bientôt cinq années. Un jeune homme l’y attendait, une plume à la main, affalé sur la table. Devant lui, un encrier de plomb et du papier. Il l’accueille d’un sourire qu’elle devine plus qu’elle ne le voit, et s’asseyant à ses côtés, ils parlent ensemble de la journée qu’ils se doivent de remplir.

Il est pour elle ses yeux et ses mains, habiles à écrire rapidement les pensées qui viennent à cette femme de dix-neuf printemps, chanteuse, poète, actrice au théâtre de Marcellus, compositrice de petit talent mais de grand cœur, comme disent certains spectateurs de la haute société. Tout ces métiers de la scène qui lui ont plu depuis le premier soir où elle s’était aventurée, par le plus grand des hasard, contre un mur du théâtre, juste sous une fenêtre qui laissait s’échapper un air délicat, émanant de la voix d’une femme.

Elle est pour lui, bien plus qu’un débit majestueux d’idées ou de paroles, elle est comme un soleil qui se lève inexorablement, comme un coq qui chante, ou comme la fleur qui renaît. Elle est la plus belle des femmes, non par sa beauté naturelle, ni par ses excès effrénés de gentillesse, mais simplement parce qu’elle combat nuit et jour la vie contre ce qui lui a été enlevé dès sa naissance, la vue. Il lui donnerait ses yeux, sa plume, sa vie.

Il lui raconta un jour ce dont peu de personnes parlent, les étoiles, la Lune, les comètes, le ciel de la nuit, aussi magnifique que la lumière de midi. Elle devint amoureuse de cette idée que la Lune est une surface ou ses pensées peuvent se regrouper, et d’où personne ne peut les décrocher. L’illustration parfaite d’un monde à sa portée. Et il n’est pas rare, qu’au soir venu, il se mettent tout deux à parler de la nuit. Parfois, il se lève, et ouvre alors la fenêtre, sans le lui dire, car elle le devine, par le courant d’air frais qui s’est immiscé le long de son cou. Elle lui demande de décrire, inlassablement ce qu’il voit, et lui, répète toujours les même mots : « Je vois les étoiles, un ciel sans nuages, une Lune qui brille, et je te vois, au travers de tout cela, t’élevée bien plus haut qu’elle ne le pourra jamais. »

Elle écoute ses mots et les boit, en conservant cet aspect stoïque, comme intouchable, sans y être indifférente. Il a apprit à être patient. Et c’est ainsi qu’ils retournent tout deux, à leurs écrits et leurs songes, dans le silence qui pèse pour lui, autant que sa cécité.

Certains êtres, les yeux ouverts, voient autant que l’aveugle qui se bouche les oreilles.


JUmo.2007